L’émotion suscitée par la mort de Lyhanna, une enfant de 8 ans, a déclenché une prise de conscience qu’Alice Gayraud, ancienne membre de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), qualifie de « basculement ». Dans une analyse livrée à l’occasion d’un rassemblement organisé le 8 juin devant le ministère de la Justice à Paris, elle estime que « notre colère doit devenir une exigence politique ».
Pour cette spécialiste des violences sexuelles commises sur les mineurs, la dynamique actuelle se distingue par une convergence sans précédent entre deux courants militants historiquement séparés. D’un côté, les associations de défense des droits de l’enfant ; de l’autre, les mouvements féministes. Cette union, selon elle, témoigne d’une maturation du débat public autour de la protection de l’enfance.
Un rassemblement sous le signe de l’indignation
Le 8 juin, plusieurs centaines de personnes se sont réunies place Vendôme, devant le ministère de la Justice, pour rendre hommage à Lyhanna. La fillette, dont le corps a été retrouvé sans vie, était suivie par les services de protection de l’enfance. Son décès a relancé les interrogations sur les défaillances systémiques dans le traitement des signalements et le suivi des enfants en danger.
Alice Gayraud, qui a siégé au sein de la Ciivise jusqu’à la fin des travaux de cette instance en 2023, insiste sur la nécessité de transformer l’indignation populaire en revendications concrètes. « Il ne suffit plus de pleurer Lyhanna », résume-t-elle. « Il faut que son nom devienne le symbole d’une exigence politique forte, capable de faire bouger les lignes législatives et budgétaires. »
Un « basculement » dans la mobilisation
L’ancienne commissaire observe une évolution dans la nature de la contestation. Là où les mobilisations précédentes étaient souvent fragmentées, celle autour de Lyhanna rassemble des acteurs qui partagent désormais un même objectif : la refonte du système de protection de l’enfance, jugé trop lent, sous-doté et opaque.
Elle évoque aussi la place croissante des femmes dans ce combat, notamment celles qui ont elles-mêmes été victimes de violences sexuelles dans leur enfance. « Les féministes ont compris que la lutte contre les violences faites aux femmes passe aussi par la protection des petites filles et des petits garçons », explique-t-elle. « Il y a une continuité entre l’inceste subi dans l’enfance et les violences conjugales à l’âge adulte. »
Des revendications précises
Parmi les pistes avancées par Alice Gayraud figurent la multiplication des unités d’accueil pédiatrique pour enfants victimes, l’amélioration de la formation des magistrats et des travailleurs sociaux, ainsi que la généralisation des dispositifs d’écoute et de signalement. Elle appelle également à une augmentation des moyens alloués à l’Aide sociale à l’enfance (ASE), structure régulièrement pointée du doigt pour son manque d’effectifs.
« Ce que nous demandons, c’est que les pouvoirs publics cessent de considérer la protection de l’enfance comme une variable d’ajustement budgétaire », insiste-t-elle. « Chaque enfant qui meurt dans le silence des administrations est une faute politique. »
Un cadre qui interpelle l’exécutif et le législateur
L’appel de l’ancienne membre de la Ciivise intervient alors que plusieurs affaires récentes ont mis en lumière les failles du système français. Le gouvernement, de son côté, a annoncé des mesures, mais leur mise en œuvre est jugée insuffisante par les associations. Alice Gayraud rappelle que la Ciivise, dans son rapport final remis en 2023, avait formulé une série de recommandations dont certaines n’ont toujours pas été suivies d’effet.
« Nous ne sommes pas dans une logique de pure contestation », tempère-t-elle toutefois. « Nous voulons être force de proposition. Mais si les réponses tardent, la colère finira par s’exprimer dans la rue et dans les urnes. »
La mort de Lyhanna devient ainsi un point de bascule pour un mouvement qui cherche à transformer la douleur en levier politique. Alice Gayraud conclut : « Son visage doit rester gravé dans nos mémoires, non pas seulement comme une tragédie, mais comme le déclencheur d’une véritable révolution des consciences et des pratiques. »