Une mobilisation sur site
Samedi 6 juin, plusieurs centaines de manifestants, riverains et militants écologistes venus de tout le pays, ont investi une plage de la réserve naturelle du lagon de Vjosa-Narta, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Tirana. Le rassemblement visait à protester contre le début des travaux préparatoires d’une vaste station balnéaire de luxe, dont le projet est porté par une société liée à Ivanka Trump, fille de l’ancien président américain, et à son époux Jared Kushner.
Sur le sable, certains brandissaient des drapeaux albanais, d’autres des flamants roses en papier ou gonflables – l’animal devenu l’emblème du mouvement. Des journalistes présents sur place ont observé des scellements en béton d’une clôture, finalement retirée. Quelques jours plus tôt, des barbelés posés pour délimiter la zone avaient été enlevés après une première altercation, fin mai, lorsque des vidéos montrant des bulldozers sur la plage avaient circulé sur les réseaux sociaux, provoquant l’afflux de nombreux habitants.
« Toute cette étendue marine est une zone protégée. La détruire serait fatal pour la biodiversité », a déclaré Emiljona Puja, employée dans la finance, qui participait à la manifestation.
Un site d’importance écologique
Le lagon de Vjosa-Narta est classé comme réserve naturelle et abrite une riche avifaune, notamment des flamants roses qui y trouvent refuge lors des migrations. Denisa Kasa, militante de l’association albanaise de protection de l’environnement PPNEA, a souligné qu’il s’agit de « l’un des plus importants sites de biodiversité de la Méditerranée ». Elle a dénoncé un processus mené « au mépris total de l’importance environnementale de cette zone ».
Le projet, dont le montant est estimé à environ 4 milliards d’euros, prévoit la construction d’hôtels de luxe et d’infrastructures touristiques sur le lagon, ainsi que sur l’île de Sazan – une ancienne base militaire secrète au large – que Jared Kushner avait confirmé vouloir transformer en destination haut de gamme dès mars 2024. Des visites d’Ivanka Trump et d’investisseurs avaient eu lieu durant l’hiver.
Les autorités tentent d’apaiser
Le Premier ministre albanais Edi Rama s’est exprimé vendredi 5 juin pour tenter de calmer les inquiétudes. Il a affirmé que « le projet n’a pas encore été approuvé » et qu’il n’y a « pas de raison de s’inquiéter ». Il a également assuré que « les meilleurs experts » au monde étaient « mobilisés » pour « créer quelque chose d’unique ».
Mais ces déclarations n’ont pas suffi à désamorcer la colère. Depuis près d’une semaine, des milliers de manifestants se rassemblent chaque soir dans la capitale, Tirana, pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme une destruction programmée de la réserve. Le mouvement, baptisé « révolution des flamants roses », prend de l’ampleur et met sous pression le gouvernement.
Un guide touristique témoigne
« Nous avons maintenant 3 000 flamants roses dans le lagon. Nous pouvons les voir aujourd’hui, et demain nous allons construire une nouvelle ville et un nouveau zoo avec cinq flamants roses. Pour moi, ce n’est pas normal », a commenté Ornold Bazaj, guide touristique local, exprimant le sentiment de nombreux Albanais attachés à ce patrimoine naturel.
Les prochains jours diront si la mobilisation parvient à infléchir la position des autorités, alors que le gouvernement insiste sur les retombées économiques attendues d’un tel investissement.
Une opposition qui s’élargit
Au-delà des seuls enjeux écologiques, la contestation traduit aussi une interrogation sur la transparence des décisions et l’influence de personnalités étrangères dans des zones protégées du pays. La question de la légalité des permis et de l’étude d’impact reste posée, tandis que les associations de défense de l’environnement promettent de poursuivre leur action.