Une proposition madrilène inattendue

Moins de 48 heures après l'enterrement du Système de combat aérien du futur (SCAF), des responsables et industriels espagnols du secteur de la défense ont fait savoir qu'ils étaient prêts à travailler avec la France sur un nouveau projet d'avion de combat. « Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre davantage de temps », a résumé un porte-parole du secteur aérospatial espagnol, traduisant une volonté de capitaliser sur les acquis du programme défunt.

Madrid était l'un des trois partenaires du SCAF, aux côtés de Paris et de Berlin. La rupture franco-allemande a laissé l'Espagne sans programme de chasseur de nouvelle génération. Désormais, les industriels espagnols estiment qu'une coopération bilatérale avec la France pourrait être la voie la plus rapide et la plus crédible pour maintenir une filière européenne indépendante.

Un vide à combler après le divorce franco-allemand

Le SCAF visait à développer un avion de combat de sixième génération, destiné à remplacer les Rafale français, les Eurofighter allemands et espagnols, ainsi que les chasseurs italiens. Le projet a volé en éclats en raison de désaccords persistants sur la répartition des tâches, la propriété intellectuelle et les calendriers industriels.

Depuis l'annonce de l'abandon, plusieurs initiatives émergent. Airbus, géant européen de l'aéronautique, a déjà dévoilé une offre de remplacement sans Dassault Aviation, tandis que le gouvernement français réfléchit à un successeur 100 % national ou en partenariat restreint. L'offre espagnole vient donc s'ajouter à ce paysage fragmenté.

Des atouts industriels mis en avant

Les représentants espagnols ont souligné leur expérience dans les structures composites, l'électronique embarquée et les systèmes de drones embarqués. Ils rappellent que l'Espagne a déjà participé au développement de l'Eurofighter et qu'elle dispose de compétences reconnues dans la maintenance et l'intégration de systèmes complexes.

« Nous avons des ingénieurs, des usines et une volonté politique. Il ne manque qu'une décision commune », a affirmé un cadre d'un groupe industriel espagnol, joint par téléphone. La proposition ne vise pas à prendre la place de l'Allemagne, mais à offrir une alternative pragmatique : travailler avec la France, qui a déjà démontré sa maîtrise avec le Rafale.

Quelle forme pour une future coopération ?

Aucun document officiel n'a encore été signé, ni même de lettre d'intention. Les industriels espagnols se disent toutefois prêts à « engager des discussions immédiates » avec les autorités françaises et les entreprises hexagonales. La piste d'un avion dérivé du Rafale, profondément modernisé, est évoquée comme base de départ.

Du côté français, on observe avec intérêt ces avances, mais aucune réponse officielle n'a filtré. Le gouvernement doit d'abord définir une stratégie de défense aérienne après l'échec du partenariat avec Berlin. Plusieurs options sont sur la table : un développement solo, une coopération avec l'Espagne uniquement, ou encore une association avec d'autres pays européens comme l'Italie.

Une question de souveraineté et de calendrier

Le ministère des Armées français rappelle régulièrement que la souveraineté nationale est une priorité. Le refus allemand de partager certaines technologies clés a été l'une des principales causes de l'échec du SCAF. Avec Madrid, la donne pourrait être différente : l'Espagne n'a pas de champion national équivalent à Dassault, ce qui pourrait faciliter des accords équilibrés.

Mais le temps presse. Les Rafale actuels doivent être remplacés à partir du milieu des années 2030, et les études de conception d'un nouvel appareil prennent au moins une décennie. « Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre davantage de temps », répètent les Espagnols, anticipant un risque de décrochage technologique et industriel si l'Europe ne parvient pas à s'entendre rapidement.

Réactions mitigées côté allemand

Berlin observe avec distance cette nouvelle configuration. Des sources proches du ministère de la Défense allemand ont indiqué que l'Allemagne poursuit sa propre voie, via l'offre portée par Airbus sans Dassault. Un responsable a jugé « peu probable » un retour de la France dans un projet sous leadership allemand, mais n'a pas exclu des coopérations ciblées sur certains sous-systèmes.

L'Espagne se retrouve donc dans une position charnière, capable de basculer vers Paris ou de rester dans le giron d'Airbus. Son choix déterminera en grande partie l'avenir de l'industrie aéronautique militaire européenne.

Vers un nouveau chasseur franco-espagnol ?

Plusieurs analystes jugent qu'une alliance technique entre la France et l'Espagne serait plus cohérente qu'un partenariat franco-allemand, compte tenu des différences de culture industrielle et de besoins opérationnels. Les forces aériennes espagnoles et françaises partagent des missions similaires en Méditerranée, en Afrique et dans le cadre de l'OTAN, ce qui faciliterait la définition d'un cahier des charges commun.

L'initiative espagnole pourrait également servir de levier à Paris pour négocier en meilleure position avec Airbus, si jamais un retour à une formule tripartite devait être envisagé. En attendant, les ingénieurs des deux côtés des Pyrénées se préparent à remettre l'ouvrage sur le métier.