Le gouvernement allemand a confirmé la fin de la coopération avec la France sur la composante centrale du Système de combat aérien du futur (SCAF), le chasseur de sixième génération. Dassault Aviation est désormais seul maître à bord pour le développement du successeur du Rafale, a-t-on appris ce mercredi. La décision, prise après des mois de négociations qualifiées de « dernière chance », met un terme à neuf années de travaux communs qui ont déjà englouti environ 3 milliards d'euros en études.
Deux visions irréconciliables
Deux obstacles majeurs ont empêché toute entente. D'un côté, Dassault Aviation, désigné maître d'œuvre de l'avion, réclamait une autorité sans partage sur le développement, ce que contestaient les filiales allemande et espagnole d'Airbus, fortes d'une double voix dans les instances du programme. Éric Trappier, PDG de Dassault, avait déjà annoncé qu'il ne négociait plus avec Airbus Defence and Space sur ce dossier. De l'autre côté, les besoins opérationnels des deux pays se sont révélés inconciliables. Comme l'a souligné en février dernier le chancelier Friedrich Merz, la France a besoin d'un appareil capable d'emporter l'arme nucléaire et de décoller depuis un porte-avions, contrairement à l'Allemagne. Cette divergence de spécifications techniques rendait impossible la conception d'une cellule unique. Le constat est partagé par les industriels : la France détient tout le savoir-faire mais doit compter ses euros, tandis que l'Allemagne dispose de moyens financiers importants mais manque d'expertise.
Un programme qui survit partiellement
Si le chasseur commun disparaît, l'ensemble du programme SCAF n'est pas anéanti. Le volet numérique, chargé de faire dialoguer avions, drones et capteurs en réseau, doit être maintenu. Son avenir sera discuté lors du prochain conseil des ministres franco-allemand prévu le 17 juillet. En attendant, Berlin a présenté sa nouvelle stratégie aéronautique nationale lors du salon ILA de Berlin. La France, elle, mise sur le Rafale F5, attendu vers 2030, qui sera accompagné d'un drone de combat furtif dérivé du démonstrateur nEUROn. Ce standard devrait permettre à l'armée de l'air de tenir jusqu'en 2060. La loi de programmation militaire actualisée en avril dernier consacre 11,7 milliards d'euros au programme Rafale, dont plus de 4 milliards pour le seul standard F5. Plus de 4 milliards d'euros de recherche ont déjà été engagés sur le Rafale depuis 2018.
Un coût revu à la baisse, mais des pertes
L'enveloppe totale du programme commun était estimée à 100 milliards d'euros. Désormais, le développement en solo du futur chasseur français pourrait coûter moins de 50 milliards d'euros, selon des propos rapportés d'Éric Trappier. Cependant, les 3,5 milliards d'euros attendus des Émirats arabes unis, qui devaient contribuer au financement, ne seront finalement pas versés. Les 3 milliards déjà dépensés en études depuis 2017 sont considérés comme perdus.
Un paysage concurrentiel en mouvement
Alors que l'Europe continentale se divise, d'autres projets avancent. Le Royaume-Uni, l'Italie et le Japon développent ensemble le GCAP, leur propre chasseur de sixième génération. Les États-Unis travaillent sur le F-47, tandis que la Chine a déjà fait voler deux prototypes de son appareil de nouvelle génération. La rupture franco-allemande laisse donc deux camps distincts : la France avec Dassault d'un côté, et de l'autre l'Allemagne et l'Espagne, qui pourraient s'appuyer sur Airbus. Le carnet de commandes export de Dassault (Inde, Égypte, Émirats arabes unis, Grèce) assure à l'industriel une autonomie qui, selon les observateurs, n'exigeait plus la légitimité européenne que le SCAF devait lui offrir.