Le débat sur la protection des mineurs en ligne connaît un tournant majeur au Royaume-Uni. Alors que Downing Street étudie depuis plusieurs mois les effets de l'interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans instaurée en Australie en décembre dernier, le gouvernement travailliste de Keir Starmer semble désormais prêt à agir. Interrogé la semaine dernière, le Premier ministre a déclaré que la question n'était plus de savoir si son gouvernement agirait, mais ce qu'il ferait, et qu'une décision interviendrait « très rapidement ».

Une pression publique intense

Cette évolution s'inscrit dans un contexte de forte mobilisation de l'opinion. Selon un sondage YouGov, 74 % des Britanniques se déclarent favorables à une interdiction des réseaux sociaux pour les enfants de moins de 16 ans. Un sentiment partagé par une grande partie des parents, qui s'inquiètent des risques liés à l'exposition de leurs enfants aux contenus nocifs, au harcèlement et aux prédateurs en ligne.

Des associations comme Smartphone Free Childhood, fondée par la Britannique Daisy Greenwell, militent depuis des années pour des restrictions plus strictes. « Il y a deux ans, le gouvernement nous avait clairement fait comprendre qu'il n'avait pas l'intention de légiférer », a rappelé Mme Greenwell. « Mais les vents politiques ont changé. »

Un cadre légal jugé insuffisant

Le Royaume-Uni dispose déjà d'une législation, l'Online Safety Act, adoptée en 2023 sous le précédent gouvernement conservateur. Cette loi confie à l'autorité de régulation des médias et d'Internet, Ofcom, le soin de veiller à ce que les plateformes protègent les enfants des contenus dangereux. Ofcom peut infliger des amendes ou engager des poursuites contre les entreprises technologiques qui ne respectent pas les règles.

Pourtant, de nombreux experts estiment que ce texte n'a pas tenu ses promesses. Sonia Livingstone, professeure à la London School of Economics et spécialiste des droits numériques des enfants, juge la loi « importante et susceptible d'améliorer l'expérience des enfants en ligne, mais aussi extrêmement lente et lourde ». Elle ajoute : « Le processus a été trop long pour que le public puisse le supporter. »

En mai dernier, Ofcom a publié un rapport constatant que des plateformes comme Facebook, Instagram, Roblox, Snapchat, TikTok et YouTube ne respectaient toujours pas les règles d'âge minimum. L'autorité leur avait pourtant demandé de renforcer leurs mesures de protection des mineurs.

Des récits alarmants

Les forces de police britanniques ont également tiré la sonnette d'alarme. Des responsables de haut rang ont averti que la conception des réseaux sociaux, des applications de messagerie et des plateformes de jeu permettaient aux pédocriminels de cibler les enfants à grande échelle. Des mineurs auraient été contraints de partager des images et vidéos intimes, puis victimes de chantage. Les algorithmes, selon la police, pousseraient également des contenus faisant l'apologie de l'automutilation ou de la violence extrême, voire radicalisant certains jeunes.

Le précédent australien et la pression politique

Le basculement du gouvernement britannique doit beaucoup à l'exemple australien. En décembre dernier, l'Australie a interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, une première mondiale. Cette décision a suscité un vif intérêt au Royaume-Uni, où la cheffe de l'opposition conservatrice, Kemi Badenoch, a promis de suivre le mouvement si son parti revenait au pouvoir.

En mars dernier, le gouvernement Starmer a ouvert une consultation publique sur la sécurité en ligne des enfants, dont l'analyse des réponses doit être publiée au cours de l'été 2026. Il a également invité les créateurs de la série « Adolescence », devenue le programme le plus regardé au Royaume-Uni et qui aborde les thèmes de la misogynie en ligne et de la radicalisation, à échanger à Downing Street.

Un ultimatum aux géants de la tech

Lundi, lors d'une conférence sur la technologie à Londres, Keir Starmer a haussé le ton. Il a annoncé que si les entreprises technologiques opérant au Royaume-Uni ne mettaient pas en place des contrôles pour empêcher les enfants d'envoyer et de recevoir des images sexuellement explicites, la loi serait modifiée. Le gouvernement a accordé un délai de trois mois aux entreprises pour agir, sous peine d'amendes. Il a également indiqué envisager d'introduire une responsabilité pénale pour les dirigeants qui ne se conformeraient pas à ces règles.

L'ambassade des États-Unis à Londres a indiqué avoir fait part de ses observations dans le cadre de la consultation publique lancée par le gouvernement britannique, sans toutefois en préciser la teneur.

Des mesures aux contours encore flous

Si la volonté politique semble désormais affichée, le contenu précis des futures restrictions n'est pas encore arrêté. Le gouvernement pourrait opter pour une interdiction pure et simple, à l'instar de l'Australie, ou pour un ensemble de mesures visant à renforcer l'âge minimum et les contrôles parentaux. Dans tous les cas, le message est clair : le Royaume-Uni s'apprête à durcir considérablement sa législation pour protéger les enfants des dangers du numérique.