L'intelligence artificielle s'infiltre progressivement dans les rouages de l'administration française, suscitant à la fois des espoirs de gains d'efficacité et des inquiétudes grandissantes sur les dérives budgétaires. Alors que de nombreux agents publics expérimentent des outils d'IA générative sans cadre formel, les premières analyses révèlent un phénomène de « tokenmaxxing » : l'utilisation non contrôlée de ces technologies engendre des coûts imprévus qui pèsent sur les finances publiques. Un rapport récent, commandé par le gouvernement, souligne l'urgence de structurer cette adoption pour éviter une explosion des dépenses.

Des initiatives dispersées et un pilotage défaillant

La multiplication des usages de l'IA au sein des ministères, des collectivités et des agences publiques s'effectue dans un relatif désordre. Chaque entité développe ses propres solutions, souvent sans concertation avec les autres administrations, ce qui conduit à des doublons coûteux et à une absence d'interopérabilité. Le rapport, qui sera rendu public dans les prochains jours, dresse un constat sévère : les projets d'IA sont éparpillés, les budgets ne sont pas consolidés, et les mécanismes de contrôle des dépenses restent quasi inexistants. Ce manque de coordination favorise le « tokenmaxxing », une pratique par laquelle des agents multiplient les requêtes auprès de modèles de langage, consommant des ressources de calcul onéreuses sans autorisation préalable.

Des coûts cachés qui s'envolent

Les coûts cachés liés à cette adoption sauvage de l'IA sont estimés à plusieurs dizaines de millions d'euros par an, selon des calculs internes de la direction interministérielle du numérique (Dinum). Ces dépenses incluent non seulement la consommation de tokens sur les plateformes cloud, mais aussi les abonnements à des services privés souscrits par des agents sans validation hiérarchique, ainsi que les coûts de formation et d'infrastructure. Certains ministères auraient ainsi vu leurs factures cloud exploser de plus de 30 % sur le premier semestre 2026, sans que ces hausses aient été anticipées dans les budgets.

Le phénomène touche particulièrement les services en contact direct avec le public, où l'IA est utilisée pour rédiger des courriers, résumer des dossiers ou assister le traitement de demandes administratives. Mais des dérives ont également été constatées dans les services supports, certains agents recourant à des outils grand public pour des tâches relevant du secret professionnel, exposant l'administration à des risques de fuite de données sensibles.

Un appel à une gouvernance renforcée

Face à ces constats, le rapport recommande la mise en place d'une instance de coordination interministérielle dédiée à l'IA, chargée de définir des règles communes d'usage, de mutualiser les achats de licences et d'infrastructures, et d'établir un système de suivi des dépenses en temps réel. Il préconise également de déployer un programme de formation obligatoire pour l'ensemble des agents publics, afin de les sensibiliser aux bonnes pratiques et aux risques juridiques et financiers liés à l'usage non maîtrisé de l'IA.

Plusieurs syndicats de fonctionnaires ont salué les préconisations du rapport, tout en réclamant des garanties sur la protection des données et la transparence des algorithmes employés. « Il ne s'agit pas de freiner l'innovation, mais de l'encadrer pour éviter que la note ne soit multipliée sans que le service public n'y gagne », a déclaré un représentant syndical joint par notre rédaction. De son côté, le secrétaire d'État chargé de la transformation numérique a indiqué que le gouvernement présentera dans les semaines à venir un plan d'action pour mettre en œuvre les recommandations du rapport, avec un objectif affiché de réduction des coûts de 20 % à horizon 2027.

Vers un cadre légal pour le tokenmaxxing ?

Le « tokenmaxxing » pourrait être explicitement visé par un futur texte réglementaire. Les experts consultés par le gouvernement réfléchissent à un mécanisme de plafonnement des ressources allouées à chaque agent ou service, couplé à un système d'alertes automatiques en cas de dépassement. Une telle mesure, si elle est adoptée, contraindrait les administrations à mieux planifier leurs usages et à privilégier les applications à forte valeur ajoutée pour le service public.

En attendant, la Dinum a d'ores et déjà diffusé une circulaire aux ministères leur demandant de recenser l'ensemble des outils d'IA utilisés en leur sein et d'évaluer leurs coûts réels. Les premiers retours de cette enquête, attendus pour la fin du mois, devraient permettre d'affiner les estimations et de cibler les actions correctives les plus urgentes. L'administration française espère ainsi éviter le scénario vécu par certaines entreprises privées, où l'absence de contrôle a conduit à des dépassements budgétaires massifs, parfois supérieurs à 50 % des prévisions initiales.