L'administration française est confrontée à une dérive budgétaire liée à l'utilisation non maîtrisée de l'intelligence artificielle générative par ses agents. D'après plusieurs documents internes et des témoignages de responsables informatiques, la pratique du « tokenmaxxing » – une consommation excessive d'appels aux modèles de langage – fait exploser les coûts sans que des mécanismes de contrôle aient été mis en place.
Une facture qui flambe Dans plusieurs ministères, les dépenses liées aux abonnements et aux API d'IA générative ont augmenté de 300 à 500 % sur les six derniers mois, selon des estimations issues de rapports budgétaires. Un haut fonctionnaire du numérique a confié que « certains services ont vu leur facture mensuelle multipliée par dix depuis le début de l'année, sans que la direction n'en soit informée ». Les outils, souvent adoptés en dehors des circuits habituels d'achat, échappent au contrôle des directions financières.
Des usages détournés L'enquête révèle que les agents utilisent ces technologies pour des tâches bien au-delà de l'assistance rédactionnelle. Des cas de recours massif à l'IA pour rédiger des rapports entiers, générer des présentations ou même analyser des données personnelles ont été documentés. Un responsable de la direction du numérique d'un grand ministère a indiqué qu'« on retrouve des tokens consommés pour créer des images, traduire des textes de façon compulsive, ou encore générer des centaines de variantes d'un même document ». Cette surconsommation, souvent qualifiée de « tokenmaxxing » par les spécialistes, gonfle artificiellement les volumes facturés par les fournisseurs.
Absence de cadre et de compteurs Contrairement au secteur privé, où des politiques d'usage strictes et des limites de consommation sont imposées, la fonction publique semble dépourvue d'outils de pilotage. « Aujourd'hui, peu d'administrations ont des tableaux de bord permettant de suivre en temps réel les dépenses par agent ou par service », a expliqué un consultant spécialisé dans la transformation numérique de l'État. Les contrats avec les géants de la tech (OpenAI, Microsoft, Google, Anthropic) sont souvent signés au niveau central, mais les souscriptions et les clés d'API sont partagées sans contrôle, rendant impossible l'imputation des coûts.
Des conséquences sur les données Au-delà de l'aspect financier, la sécurité des données est en jeu. L'absence de supervision a conduit à l'intégration de données sensibles – comme des dossiers médicaux, des informations fiscales ou des documents classifiés – dans des requêtes adressées à des modèles hébergés hors de l'Union européenne, en violation des règles du RGPD. Un audit interne d'une administration régionale a ainsi constaté que « 40 % des requêtes analysées contenaient des données à caractère personnel non anonymisées ».
Vers une régulation ? Face à cette situation, plusieurs directions interministérielles du numérique ont été saisies. Une mission d'inspection est en cours pour élaborer une circulaire visant à encadrer l'usage de l'IA générative dans l'ensemble des services de l'État. Parmi les pistes évoquées figurent la mise en place de quotas individuels de tokens, l'obligation d'utiliser des versions hébergées en France ou en Europe, et la création d'un comité de validation des usages. « Il ne s'agit pas de revenir en arrière, mais de mettre des garde-fous avant que la facture ne devienne totalement ingérable », a résumé un conseiller ministériel.
Un phénomène mondial La France n'est pas un cas isolé. Au Canada, le gouvernement fédéral a déjà restreint l'accès à ChatGPT après une explosion des coûts. Au Royaume-Uni, le Trésor a imposé un plafond de dépenses par ministère dès 2025. Aux États-Unis, plusieurs agences fédérales ont suspendu leurs abonnements à des outils IA en attendant un audit financier. Le « tokenmaxxing » dans le secteur public devient un enjeu de souveraineté et de bonne gestion des deniers publics.