L’Arménie s’apprête à vivre un moment politique majeur. Dimanche 7 juin, environ trois millions d’électeurs sont convoqués pour des élections législatives dont l’enjeu principal dépasse la simple composition du Parlement : il s’agit de trancher entre la poursuite du rapprochement avec l’Occident et le maintien des liens historiques avec la Russie.
Nikol Pachinian, au pouvoir depuis 2018, se présente pour un nouveau mandat à la tête du gouvernement. Son parti, Contrat civil, a engagé depuis plusieurs années une réorientation stratégique radicale pour cette ancienne république soviétique. Après avoir gelé la participation du pays à l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) – l’alliance militaire pilotée par Moscou –, Erevan a multiplié les gestes en direction de Bruxelles et de Washington. En mars 2025, le Parlement arménien a adopté à une large majorité une résolution ouvrant la voie à une adhésion à l’Union européenne. Le Premier ministre a également évoqué à plusieurs reprises la possibilité d’une intégration complète à l’UE.
Ce virage pro-occidental a été salué par le président français Emmanuel Macron, qui a effectué une visite à Erevan en mai. Mais il suscite une opposition farouche de la Russie, partenaire traditionnel de l’Arménie. Le pays est membre de l’Union économique eurasiatique, abrite des bases militaires russes et dépend de Moscou pour 82 % de son approvisionnement en gaz, selon des données officielles.
Un scrutin sous influence
La campagne électorale a été marquée par des accusations d’ingérence russe. Plusieurs documents, diffusés par un site d’investigation, suggèrent que Moscou soutiendrait des candidats jugés plus favorables à ses intérêts. Parmi eux figure Arman Tatoyan, ancien défenseur des droits humains, qui se présente comme un pragmatique soucieux de préserver des relations apaisées avec la Russie.
Le principal opposant à Nikol Pachinian est cependant Samvel Karapetian, milliardaire russo-arménien classé 44e fortune de Russie par Forbes. Arrêté en juin 2025 pour des propos assimilés à un soutien à un projet de coup d’État impliquant l’Église arménienne, il mène campagne depuis une assignation à résidence à la tête de son parti Arménie forte. Sa double nationalité lui interdit constitutionnellement de briguer le poste de Premier ministre, mais il entend peser sur le scrutin. Il a mis en garde contre ce qu’il considère comme une « ruée imprudente » vers l’Occident, accusant Pachinian de vouloir attiser un conflit avec Moscou.
La souveraineté comme mot d’ordre
Pour Gaïdz Minassian, spécialiste du Caucase et enseignant à Sciences Po, « le véritable enjeu de cette élection est la souveraineté ». Ce scrutin, explique-t-il, s’inscrit dans un mouvement plus large d’émancipation des républiques ex-soviétiques vis-à-vis de la Russie. Selon lui, la volonté d’Erevan de sortir de la dépendance héritée de l’époque soviétique a été perçue par Moscou comme « un coup antirusse », alors qu’il s’agit avant tout d’une exigence de respect du droit international et de la souveraineté étatique.
Le discours du pouvoir en place insiste sur la nécessité d’affirmer l’indépendance de l’Arménie face à un voisin russe qui, depuis la guerre de 2020 contre l’Azerbaïdjan et la perte du Haut-Karabagh, n’a pas respecté ses engagements d’allié. Cette défiance a conduit Erevan à se tourner vers l’Union européenne et les États-Unis pour obtenir des garanties de sécurité et un soutien économique.
Un vote test pour l’avenir
Les élections du 7 juin sont donc perçues comme un référendum sur la politique étrangère de Nikol Pachinian. Si son parti obtient une majorité confortable, il pourrait accélérer le processus d’adhésion à l’UE et approfondir les partenariats avec l’Occident. En revanche, une percée des forces prorusses ou un Parlement fragmenté risqueraient de freiner cette dynamique et de renforcer la pression de Moscou.
Les observateurs s’attendent à une campagne marquée par des tensions, alors que des soupçons de manipulation et de désinformation planent sur le scrutin. Plusieurs organisations de défense des droits ont appelé à une surveillance internationale renforcée pour garantir la régularité du vote.
Quelle que soit l’issue, l’Arménie se trouve à un carrefour historique. Le choix des urnes déterminera non seulement la composition du prochain gouvernement, mais aussi la place de ce petit État du Caucase dans l’équilibre des puissances régionales.