Une fracture générationnelle inédite

Depuis le lancement de ChatGPT en novembre 2022, l’emploi des 22-25 ans dans les métiers les plus exposés à l’intelligence artificielle a chuté d’environ 12 %, selon des travaux de recherche menés conjointement par l’Université Stanford et la Réserve fédérale de Dallas. À l’inverse, pour toutes les tranches d’âge à partir de 31 ans, le taux d’emploi dans ces mêmes professions a augmenté.

Les chercheurs ont croisé des données massives de paie avec une mesure de l’exposition à l’IA, définie comme la proportion de tâches qu’un modèle d’IA peut exécuter ou accélérer. Les métiers les plus exposés incluent les développeurs de logiciels, les agents de service client et les comptables ; les moins exposés sont des postes manuels comme les aides-soignants à domicile ou les métiers artisanaux.

Un effet qui ne tient pas qu’à la conjoncture

Pour les mêmes 22-25 ans, l’emploi dans les professions les moins exposées à l’IA a augmenté d’environ 7 % sur la même période. L’écart est donc de près de 20 points de pourcentage entre les deux extrêmes. Ce constat écarte l’hypothèse d’un simple ralentissement économique affectant tous les jeunes : seuls ceux qui cherchent à entrer dans des filières automatisables sont pénalisés.

Les données indiquent que le recul provient d’un effondrement des embauches plutôt que de licenciements massifs. Les jeunes ne sont pas remerciés, ils ne sont tout simplement plus recrutés. Le secteur du développement logiciel illustre le phénomène avec acuité : l’emploi des développeurs âgés de 22 à 25 ans a chuté de près de 20 % par rapport à son pic de fin 2022.

L’expérience reste un bouclier

Pour les salariés de 31 ans et plus, l’exposition à l’IA n’a quasiment aucun effet mesurable : l’écart entre les métiers très exposés et peu exposés est de quelques points au maximum. Chez les 41-49 ans, il s’inverse même légèrement en faveur des métiers exposés. Les chercheurs de Stanford expliquent ce paradoxe par la nature des compétences : les tâches d’entrée de carrière reposent sur un « savoir codifié », facilement reproductible par une IA, tandis que les travailleurs expérimentés mobilisent un « savoir tacite » – jugement et contexte acquis sur le terrain – que l’IA maîtrise encore mal. Les premiers échelons de carrière sont donc les premiers à être sciés.

Des réserves méthodologiques

Les auteurs des études eux-mêmes nuancent leurs conclusions. La même équipe de Stanford a ultérieurement vérifié ses résultats et constaté que l’effet négatif lié à l’IA n’est statistiquement significatif qu’à partir de 2024 ; une partie de la baisse antérieure pourrait avoir d’autres causes, sans que les taux d’intérêt n’expliquent la différence. Par ailleurs, le Yale Budget Lab n’a pas trouvé de lien clair entre exposition à l’IA et évolution de l’emploi au niveau agrégé.

Ces réserves ne remettent pas en cause la concentration du phénomène sur les plus jeunes, mais rappellent que l’IA n’est qu’un facteur parmi d’autres dans une transformation du marché du travail qui s’accélère. Les données montrent en tout cas que l’on-ramp – la rampe d’accès aux carrières qualifiées – s’est brisée pour une génération qui peine déjà à trouver sa place.