Alors que de nombreux économistes et institutions financières alertent sur les risques de l'intelligence artificielle pour la stabilité de l'emploi, une nouvelle étude empirique vient nuancer le tableau. Des chercheurs du laboratoire Ramp Economics Lab, en partenariat avec Revelio Labs, ont analysé les données de dépenses en IA de plus de 21 000 entreprises américaines, croisées avec leurs effectifs réels. Leurs conclusions, publiées dans un document de travail intitulé « A New Look at AI’s Impact on Jobs », indiquent que les entreprises qui adoptent l'IA de manière intensive connaissent une croissance nette de leur personnel.
Des effectifs en hausse après une période d'apprentissage
Selon l'étude, les firmes classées dans le tiers supérieur des dépenses mensuelles par employé en outils d'IA (environ 30 dollars par mois dans les trois premiers mois) voient leur effectif total augmenter de 10,2 % dans les deux années suivant l'adoption. Ce gain n'est pas immédiat : il apparaît après un délai de six à douze mois, le temps que les pratiques d'utilisation se diffusent au sein des équipes et transforment les processus de travail. Les entreprises dont l'investissement dans l'IA est faible ne montrent aucune variation statistiquement significative de leurs embauches.
L'emploi des jeunes progresse le plus
Le résultat le plus frappant concerne les postes débutants. Dans les entreprises à forte intensité d'IA, le nombre d'employés juniors croît de 12 % sur la même période. La part des travailleurs en début de carrière dans l'effectif total augmente de 1,15 point de pourcentage par rapport au groupe de contrôle. Les auteurs avancent que ces entreprises recherchent des profils capables d'utiliser efficacement les nouveaux outils, une compétence naturelle chez les jeunes diplômés. Ce constat contraste avec plusieurs rapports récents qui annonçaient une chute de l'emploi des 22-25 ans dans les métiers exposés à l'automatisation.
Des gains concentrés dans certaines entreprises
L'étude révèle que l'adoption de l'IA et ses bénéfices sont très inégalement répartis. Les entreprises qui adoptent l'IA sont déjà, en moyenne, plus grandes, plus intensives en ingénierie, plus souvent financées par du capital-risque et à croissance plus rapide que les non-adoptantes. L'analyse montre également un effet de réseau : le fait d'être une entreprise californienne ou soutenue par un fonds de capital-risque prédit mieux l'adoption de l'IA que le secteur d'activité lui-même. Les chercheurs soulignent que cette diffusion via les réseaux peut conduire à des résultats économiquement sous-optimaux, en laissant de côté les petites entreprises et les régions moins connectées.
Un contrepoint aux alarmes récentes
Ces résultats interviennent dans un contexte où de multiples voix – de la Banque des règlements internationaux à des dirigeants de grandes entreprises technologiques – mettent en garde contre une possible récession mondiale liée à l'IA et une destruction massive d'emplois, notamment dans les cols blancs et la classe moyenne. Plusieurs études antérieures pointaient une baisse de 12 % de l'emploi des 22-25 ans dans les secteurs exposés et près de la moitié des suppressions de postes dans la tech attribuées à l'IA. La nouvelle analyse, fondée sur des données réelles de dépenses et d'effectifs, offre une vision plus nuancée : l'IA ne détruirait pas l'emploi net à l'échelle des entreprises qui l'adoptent fortement, mais elle creuserait les écarts entre les firmes capables d'investir et les autres.
Limites et prolongements
Les auteurs reconnaissent que leurs résultats portent sur un échantillon de 21 000 entreprises américaines, principalement des sociétés utilisant les services de la plateforme Ramp, ce qui pourrait introduire un biais de sélection. Ils précisent aussi que les gains d'emploi ne concernent que les entreprises à forte intensité d'IA, et non l'ensemble de l'économie. La recherche n'exclut pas que certains postes soient supprimés au sein des entreprises adoptantes – elle ne mesure que l'effet net. Les travaux futurs devront affiner ces résultats et les étendre à d'autres pays et secteurs.
En attendant, ce document de travail apporte une pièce supplémentaire au débat : loin d'être un simple destructeur d'emplois, l'IA pourrait, lorsqu'elle est déployée massivement et avec méthode, stimuler la croissance des effectifs, en particulier pour les jeunes travailleurs formés à ces technologies. La question centrale devient alors celle de l'accès à l'IA et de la répartition de ses bénéfices entre entreprises et territoires.