Dix ans après le référendum de 2016, l'industrie musicale britannique dresse un bilan amer du Brexit. Alors que le Royaume-Uni célébrait son vote pour la sortie de l'Union européenne, le secteur musical, autrefois exportateur florissant, se trouve aujourd'hui confronté à des difficultés structurelles qui menacent sa vitalité. Des artistes établis aux groupes émergents, en passant par les organisateurs de festivals et les petites salles, tous décrivent un quotidien transformé par les formalités administratives, la hausse des coûts et l'érosion des opportunités de tournées.
Des tournées européennes devenues un parcours du combattant
La chanteuse Kate Nash a choisi une méthode choc pour alerter sur la situation : elle a lancé la campagne « Butts for Tour Buses » (des fesses pour les bus de tournée), dénonçant les coûts prohibitifs imposés aux artistes en déplacement. Son message est sans équivoque : traverser la Manche n'a jamais été aussi compliqué. Les musiciens doivent désormais composer avec des visas, des carnets de passage en douane pour le matériel, et une montagne de paperasse qui allonge les délais et grève les budgets.
Le groupe liverpuldien STONE, qui a fait le choix de construire sa carrière en se produisant de l'autre côté de la Manche, confirme cette réalité. Pour lui, la construction d'une base de fans au-delà des frontières britanniques a été une clé de sa réussite, mais le chemin est semé d'embûches administratives et financières.
Dave Pichilingi, fondateur du festival Sound City de Liverpool, évoque les formalités et les maux de tête logistiques qui freinent les jeunes artistes souhaitant se développer hors du Royaume-Uni. Il décrit un écosystème culturel profondément modifié, où une nouvelle génération de musiciens doit s'adapter à des contraintes inédites.
Un secteur économique exsangue
Les chiffres témoignent de l'ampleur des dégâts. Jon Collins, directeur général de Live Trust, une organisation représentant le secteur des concerts, souligne l'effet combiné du Brexit et de la pandémie de Covid-19. En l'espace de deux années, la valeur du secteur de la musique live britannique est passée de 4,5 milliards de livres sterling à seulement 1,9 milliard, soit une contraction de plus de 57 %. Ce chiffre illustre la double peine subie par les acteurs de la scène.
Les conséquences se manifestent aussi par la disparition des petites salles et par la fragilisation de tout un réseau de promotion. Louis Dumas, fondateur du label Le POPUP du Label, déplore les décisions politiques qui ont engendré des difficultés logistiques et financières pour les promoteurs et les gérants de lieux de spectacle, tous les maillons de la chaîne étant touchés.
Un avenir incertain pour toute une génération
Selon les données recueillies, environ 60 % des groupes britanniques estiment que les tournées européennes ne sont plus viables financièrement. Ce constat alarmant pèse sur l'avenir de la scène musicale britannique. Les artistes émergents, pour qui les tournées en Europe étaient un passage obligé pour se faire connaître, sont les premiers touchés.
Pourtant, malgré les obstacles, la passion et la résistance restent de mise. Les festivals et les salles de concert en France et ailleurs en Europe continuent d'accueillir des groupes britanniques, et les initiatives se multiplient pour tenter de sauver un secteur en pleine mutation. Le rapport de force politique semble toutefois avoir laissé des traces profondes, faisant de la musique l'une des victimes collatérales les plus flagrantes du divorce entre le Royaume-Uni et l'Union européenne.
Un divorce politique aux conséquences culturelles
Les Fausses Notes du Brexit, un documentaire diffusé à l'occasion de ce dixième anniversaire, illustre parfaitement cette situation. Il donne la parole à des artistes, des producteurs et des organisateurs qui confient leur désillusion face à un divorce politique dont ils paient encore le prix. Tous décrivent les tournées plus coûteuses, les démarches interminables et la disparition des petites structures. L'industrie musicale britannique, autrefois vitrine de la puissance culturelle du Royaume-Uni, apparaît aujourd'hui comme l'un des symboles les plus parlants des promesses non tenues du Brexit.