Dix ans après le référendum de 2016, l'euphorie des « leave » s'est envolée pour laisser place à un constat amer dans le milieu musical britannique. Loin des promesses d'une « Grande-Bretagne globale », l'industrie de la musique enregistre des pertes colossales et une fuite de ses talents vers l'Union européenne, où les cachets sont devenus bien plus élevés.

Le double impact du Brexit – la fin de la libre circulation des personnes et la sortie du marché unique – a laminé la capacité des artistes à tourner sur le continent. « Avant le Brexit, un groupe pouvait passer deux ans à enchaîner les dates en Europe, se faire un nom, puis rentrer au pays avec une véritable carrière. Aujourd'hui, un artiste britannique qui tente de tourner en Europe peut perdre jusqu'à 30 % de son cachet à cause des visas et des nouvelles taxes », a expliqué un dirigeant d'un grand festival britannique, sous couvert d'anonymat.

Les musiciens, les techniciens et même les managers sont désormais confrontés à une bureaucratie inédite : permis de travail par pays, déclarations douanières pour le matériel, coûts de visas. « Pour un petit groupe indépendant, organiser une tournée à Berlin coûte désormais plus cher que d'aller à New York », a témoigné un agent artistique londonien spécialisé dans les tournées européennes.

Un exode des talents vers l'Europe

Conséquence directe de ces barrières, de nombreux musiciens britanniques ont choisi de s'installer sur le continent pour bénéficier de la liberté de circulation et de cachets bien plus compétitifs. Selon des données fournies par des organisations professionnelles, le nombre d'artistes britanniques basés en France, en Allemagne ou aux Pays-Bas a bondi de plus de 40 % depuis 2016. « Nous voyons des musiciens qui, avant le Brexit, gagnaient leur vie en cumulant des dates de festival en Europe et des contrats d'enregistrement à Londres. Aujourd'hui, ils n'ont plus le choix : soit ils s'installent à Paris ou à Berlin, soit ils acceptent une baisse de revenus de moitié », a expliqué une représentante d'un syndicat de musiciens.

Cette hémorragie de talents fragilise l'écosystème musical britannique dans son ensemble. « Les studios d'enregistrement, les producteurs, les ingénieurs du son, tout cela se délocalise aussi », a regretté un responsable d'un label indépendant basé à Manchester.

Un secteur en pleine désillusion

Les chiffres confirment le pessimisme ambiant. Une enquête menée par un organisme professionnel auprès de 500 professionnels du secteur a révélé que près de 70 % d'entre eux estiment que le Brexit a eu un impact négatif sur leur activité. Seuls 12 % jugent que la situation s'est améliorée. « Les promesses de nouveaux marchés hors Europe ne se sont jamais concrétisées pour la musique », a déploré un consultant en politique culturelle. « Les accords commerciaux avec l'Inde ou les États-Unis n'ont pas compensé la perte d'accès au marché européen, qui représentait 60 % des exportations musicales britanniques. »

Un gouvernement qui écoute, mais qui agit trop peu

Face à cette crise, le gouvernement britannique a récemment mis en place un groupe de travail dédié aux industries culturelles et créatives, avec pour mission de négocier des « arrangements facilités » pour les artistes en tournée avec l'Union européenne. Mais les avancées restent timides. « Les discussions avec Bruxelles sont lentes et ne portent que sur des ajustements techniques, pas sur une véritable réciprocité de la libre circulation », a commenté une source proche des négociations.

La frustration est d'autant plus grande que le secteur musical n'avait pas été consulté en amont du référendum. « On nous avait promis que le Brexit serait bénéfique pour l'économie créative. C'est le contraire qui s'est produit », a résumé un producteur de musique électronique basé à Londres.

Un sombre anniversaire

Alors que le Royaume-Uni célèbre les dix ans du référendum, l'industrie musicale tire un bilan alarmant. « Le Brexit a créé une fracture irréparable », a affirmé un responsable d'une association professionnelle. « La perte culturelle et économique est immense. Nous n'avons tout simplement plus les moyens de tourner comme avant. »

Dans les pubs et les salles de concert de Londres, Manchester ou Glasgow, le constat est partagé. « Le Brexit a tué le rêve européen pour beaucoup de musiciens », a conclu un guitariste de 27 ans, qui envisage de s'installer à Amsterdam. « Ici, on ne peut plus faire carrière. »