Les fastes organisés pour les funérailles de l’ayatollah Ali Khamenei, décédé le 28 février lors de frappes aériennes américaines et israéliennes, suscitent un vif ressentiment parmi les Iraniens ayant perdu des proches dans la répression menée par son régime. Plusieurs familles de victimes ont fait part de leur consternation devant ce qu’elles considèrent comme une « mascarade », alors que des centaines de milliers de personnes défilent dans les rues de Téhéran et de Machhad depuis le début de la semaine de deuil national.

Mahzad, un artiste téhéranais de 28 ans, a confié : « Ils enterrent quelqu’un qui est responsable du massacre de janvier. » Comme d’autres personnes interrogées, il a requis l’anonymat par crainte de représailles. La vague de protestations de janvier 2026, réprimée dans le sang par les forces de l’ordre, a fait au moins 7 000 morts, selon un bilan établi par l’Agence des nouvelles des activistes des droits de l’homme, une organisation basée à Washington.

Un deuil imposé à contrecœur

Si les partisans du guide suprême voient en lui un martyr et un leader religieux de premier plan, une partie non négligeable de la population iranienne le perçoit comme un dictateur ayant éliminé ses opposants par la force. En mars, lorsque sa mort a été annoncée, de nombreux Iraniens avaient célébré dans les rues, dansant et klaxonnant au cri de « liberté ». Aujourd’hui, le contraste entre cette liesse et le déploiement de pompes funèbres officielles attise les rancœurs.

« Ils traitent de manière épouvantable les familles qui ont perdu leurs enfants », ajoute Mahzad. Les autorités, tout en orchestrant des processions massives, ont multiplié les mises en garde contre toute manifestation de dissidence. Des témoins rapportent que certains quartiers de Téhéran étaient quadrillés par les forces de sécurité pendant les cortèges.

Un contexte de guerre et de crise

Les funérailles interviennent dans un climat extrêmement tendu. En un peu plus d’un an, l’Iran a subi deux conflits armés avec les États-Unis et Israël, et a fait face à un soulèvement populaire d’une ampleur inédite depuis la révolution de 1979. La répression de janvier, qui a fait des milliers de morts, reste une plaie ouverte. La décision d’organiser des obsèques nationales d’une semaine, avec le cercueil exposé à Téhéran puis transporté à Machhad pour l’inhumation, est perçue par les opposants comme une provocation.

Des symboles contestés

Le choix de Machhad, ville sainte où se trouve le mausolée de l’imam Reza, était un geste politique et religieux destiné à ancrer la mémoire du guide dans la tradition chiite. Mais pour les familles endeuillées, cette sanctification est insupportable. « Ils veulent en faire un saint, mais c’est un bourreau », lance un habitant de la banlieue sud de Téhéran, dont un frère a été exécuté en 2023.

L’ampleur des cérémonies a également suscité des critiques au sein du clergé chiite, certains religieux estimant que le faste affiché détourne l’attention des vrais enjeux de succession et des difficultés économiques que traverse le pays. Le fils aîné du défunt, Mojtaba Khamenei, n’a pas participé à la prière funèbre, ce qui alimente les spéculations sur des dissensions internes.

Un pays fracturé

L’Iran, avec ses quelque 90 millions d’habitants, est profondément divisé. Les cérémonies funèbres, plutôt que de rassembler, révèlent les fractures. Les autorités misent sur une démonstration de force et de piété pour légitimer le régime, mais les voix dissidentes, bien que réprimées, continuent de se faire entendre. Les prochaines étapes de la succession – l’élection du nouveau guide suprême par l’Assemblée des experts – seront surveillées de près, dans un pays où l’avenir politique reste incertain.