La contestation contre un vaste projet touristique dans le sud de l’Albanie prend un tour résolument politique. Plusieurs milliers de manifestants ont réclamé, ces derniers jours, la démission du Premier ministre Edi Rama, qu’ils accusent de brader le littoral au profit d’intérêts étrangers et d’une poignée d’initiés. Au cœur de leur colère se trouve le complexe hôtelier et résidentiel que l’ancien conseiller de la Maison-Blanche Jared Kushner, gendre de Donald Trump, entend construire sur la lagune protégée de Vjosa-Narta, une zone humide d’importance écologique.
Les slogans hostiles au chef de l’exécutif résonnent dans les rues de Tirana et sur le site même du projet, où des opposants avaient déjà tenté de bloquer le début des travaux. Les détracteurs du programme estiment que l’autorisation accordée à un promoteur lié à une figure politique américaine constitue une compromission inacceptable de la souveraineté nationale et un précédent dangereux pour la préservation de l’environnement. « Nous ne voulons pas que notre pays devienne le terrain de jeu des riches et des puissants », a déclaré un porte-parole des collectifs citoyens, appelant à une mobilisation nationale.
Un contexte de tensions internationales
L’affaire dépasse désormais les frontières albanaises. Bruxelles avait déjà fait part de ses réserves quant à la conformité du projet avec les engagements environnementaux pris par Tirana dans le cadre du processus d’adhésion à l’Union européenne. La Commission européenne a réitéré son appel à une évaluation rigoureuse de l’impact écologique du complexe, alors que la lagune de Vjosa-Narta abrite des espèces d’oiseaux migrateurs protégées par la législation communautaire. Plusieurs ONG internationales ont également saisi les instances judiciaires pour obtenir un réexamen des permis délivrés.
Edi Rama, pour l’heure, refuse de céder. Le Premier ministre a réaffirmé son soutien au développement hôtelier, qu’il présente comme un vecteur de croissance économique et de création d’emplois pour une région parmi les plus pauvres du pays. Lors d’une réunion publique, il a qualifié les opposants de « minorité bruyante » et les a accusés de freiner le progrès. Son gouvernement a d’ores et déjà bouclé le financement des infrastructures d’accès au site, et les travaux préparatoires se poursuivent sous escorte policière.
Un front politique inédit
La demande de démission formulée par la rue marque une escalade dans la mobilisation. Les principaux partis d’opposition, longtemps divisés, ont commencé à s’unir sur ce dossier. Plusieurs députés ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme un « conflit d’intérêts », le projet ayant été négocié directement entre des proches de l’exécutif et l’entourage de Jared Kushner, sans appel d’offres ni débat parlementaire. Une motion de censure pourrait être déposée à l’Assemblée dans les prochaines semaines, bien que la majorité socialiste du Premier ministre paraisse encore solide.
Le camp gouvernemental rétorque que l’investissement, d’un montant estimé à plusieurs centaines de millions d’euros, est le fruit d’une procédure transparente et conforme au droit albanais. Il souligne aussi que le projet prévoit des clauses environnementales et une contribution à un fonds de protection des zones humides.
Quel avenir pour le littoral albanais ?
Au-delà de l’affaire Kushner, la controverse cristallise un débat plus large sur le modèle de développement touristique du pays. Depuis plusieurs années, la côte albanaise attire des investisseurs internationaux à la recherche de foncier bon marché, mais les défenseurs de l’environnement alertent sur la bétonisation anarchique du rivage. La lagune de Vjosa-Narta, sanctuaire ornithologique, est devenue le symbole de cette tension entre modernisation économique et préservation patrimoniale.
Les prochains jours s’annoncent décisifs. Les manifestants ont promis de maintenir la pression par des rassemblements quotidiens, tandis que le gouvernement pourrait intensifier la répression contre les blocages de chantier. Sur le plan diplomatique, l’Union européenne observe de près l’évolution du dossier, qui pourrait peser sur la feuille de route d’adhésion de l’Albanie. Le tribunal administratif de Tirana, saisi en référé, doit se prononcer sur une demande de suspension des travaux dans les semaines à venir.