Les nuits de protestation se succèdent devant le bureau du Premier ministre albanais, Edi Rama, à Tirana. Depuis plusieurs jours, des milliers de personnes manifestent contre un vaste projet de complexe touristique de luxe dans le sud du pays, lié à Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump. Le mouvement, qui arbore une flamant rose comme emblème, dénonce à la fois les risques environnementaux et un manque de transparence dans l'attribution des terrains.

Le projet concerne deux sites distincts. Le premier est l'île inhabitée de Sazan, ancienne base militaire secrète de l'époque communiste, que Jared Kushner souhaite transformer en destination touristique de standing pour un montant estimé à 1,4 milliard d'euros (environ 1,2 milliard de dollars). Le second se trouve à Zvernec, dans la zone côtière protégée de Vjosa-Narta, une zone humide classée qui abrite des espèces protégées telles que les flamants roses, les phoques et les tortues marines. Selon les plans présentés par la société Affinity Partners — le fonds d'investissement dirigé par Jared Kushner —, le projet prévoit la construction de plusieurs hôtels et pourrait atteindre jusqu'à 10 000 chambres, selon les opposants.

L'enquête anticorruption et les tensions avec les forces de l'ordre

Le parquet spécialisé dans la lutte contre la corruption et la criminalité organisée (SPAK) a annoncé, mardi 3 juin, l'ouverture d'une enquête sur les fonds utilisés pour l'acquisition des titres de propriété et leur revente aux investisseurs. Cette annonce intervient alors que des accusations de conflits d'intérêts ont été formulées par les manifestants, qui dénoncent des négociations menées depuis 2024 sans véritable débat public.

Les heurts ont déjà éclaté. Samedi 31 mai, à Zvernec, des gardes de sécurité privée ont attaqué et blessé plusieurs manifestants qui s'opposaient à l'installation de barbelés bloquant l'accès à la plage. En conséquence, plusieurs policiers ont été suspendus et les licences de deux sociétés de sécurité privée ont été révoquées. Les manifestants affirment que ces terrains appartiennent désormais à Affinity Partners, bien que cela n'ait pas été officiellement confirmé.

La position inflexible du Premier ministre Edi Rama

Face à la contestation, Edi Rama maintient un cap ferme. « Il est très important que nous restions accueillants, que nous restions justes, et qu'en aucun cas nous ne recevions la stigmatisation d'être un pays où les investisseurs sont accueillis avec hostilité », a-t-il déclaré. Il a également qualifié le projet d'« investissement massif » de 4 milliards d'euros, prometteur de créations d'emplois et d'amélioration des infrastructures. Pour lui, les protestataires sont « bien intentionnés » mais « mal informés » sur l'impact environnemental réel.

Le chef du gouvernement a également évoqué une « guerre hybride » alimentée par « la jalousie régionale » envers le secteur touristique albanais en pleine expansion, et a publié un message public de reproche à l'ancien Premier ministre grec Alexis Tsipras. Il a proposé aux manifestants de désigner une délégation d'une vingtaine de personnes pour discuter de solutions, mais cette offre a été rejetée.

Les inquiétudes de l'Union européenne

Bruxelles observe le dossier avec attention. Des sources européennes ont fait part de leur préoccupation quant à la compatibilité du projet avec les engagements environnementaux de l'Albanie, pays candidat à l'Union européenne. La zone humide de Vjosa-Narta est incluse dans le réseau Natura 2000, et sa transformation pourrait constituer une violation des directives européennes en matière de protection des oiseaux sauvages et des habitats naturels. L'UE a appelé les autorités albanaises à garantir la transparence des procédures et le respect de l'état de droit.

« Nous voulons que toute construction cesse et que les machines lourdes sortent de la zone protégée », a déclaré Joni Vorpsi, écologiste de l'organisation PPNEA-BirdLife Albanie, ajoutant que le projet « détruirait complètement cette région sauvage ».

Un précédent en Serbie

Ce n'est pas la première fois que Jared Kushner se heurte à l'opposition populaire dans les Balkans. En Serbie, son projet d'hôtel Trump International à Belgrade avait suscité de vives protestations. L'arrestation d'un ministre pour abus de pouvoir lié à ce dossier avait finalement conduit le gendre de Donald Trump à y renoncer, plus tôt dans l'année.

En Albanie, son associé Asher Abehsera assure que tout est fait « dans les règles », avec un accent sur « la gestion responsable, l'amélioration de l'environnement, la création d'emplois et la création de valeur à long terme pour les communautés locales ». Reste à savoir si les flamants roses continueront de défiler dans les rues de Tirana.