La décision de l'administration américaine de bloquer l'accès aux derniers modèles d'intelligence artificielle d'Anthropic, Fable 5 et Mythos 5, suscite une opposition croissante, tant au sein de la communauté technique qu'au niveau européen. Une centaine d'experts en cybersécurité ont signé une lettre ouverte dénonçant une mesure qu'ils jugent contre-productive et dangereuse pour la sécurité collective, tandis que la Commission européenne a officiellement déploré une « discrimination » et annoncé l'ouverture de discussions avec Washington.

Un front uni des spécialistes en sécurité

Dans une déclaration rendue publique le 16 juin, plus de cent chercheurs et professionnels de la cybersécurité estiment que le blocage des modèles Fable 5 et Mythos 5 affaiblit la recherche en sécurité informatique. Selon eux, ces systèmes d'IA, développés par Anthropic, auraient permis d'identifier des vulnérabilités critiques et de renforcer la protection des infrastructures numériques. Les signataires, issus d'universités et d'entreprises reconnues, expliquent que restreindre l'accès à ces outils revient à priver la communauté mondiale de moyens essentiels pour anticiper les menaces.

« En empêchant l'utilisation de ces modèles, on ne fait que freiner les défenses face à des attaquants qui, eux, ne respectent aucune frontière », peut-on lire dans le texte, qui appelle Washington à revenir sur sa décision. Les experts soulignent également que la mesure pourrait pousser les chercheurs à se tourner vers des alternatives open source non américaines, ce qui, à terme, nuirait à la compétitivité des États-Unis dans le domaine de l'IA.

Bruxelles monte au créneau

Le même jour, la Commission européenne a fait savoir qu'elle considérait l'interdiction comme une atteinte aux principes du commerce équitable et de la coopération internationale. Un porte-parole a indiqué que Bruxelles avait adressé une note diplomatique aux autorités américaines pour exprimer son mécontentement et demander des éclaircissements. « Nous ne pouvons accepter que des décisions unilatérales prises à Washington aient un impact direct sur la recherche et l'innovation en Europe », a-t-il déclaré.

La Commission envisage désormais de coordonner une réponse avec les États membres, qui pourrait inclure des mesures de réciprocité commerciale ou un soutien accru aux initiatives européennes d'IA. Par ailleurs, plusieurs députés européens ont appelé à une accélération des investissements dans les modèles d'IA développés en Europe, afin de réduire la dépendance vis-à-vis des technologies américaines.

Les arguments de Washington

L'administration Trump justifie le blocage par des impératifs de sécurité nationale. Selon des sources officielles, les modèles Fable 5 et Mythos 5 présenteraient des risques potentiels en matière de prolifération de technologies sensibles, notamment en permettant à des acteurs malveillants d'exploiter des failles ou de contourner des systèmes de défense. Des informations rapportées mi-juin faisaient état d'une alerte émanant d'Amazon, partenaire d'Anthropic, concernant une vulnérabilité dans le dernier modèle du développeur.

Cependant, les experts en cybersécurité contestent cette analyse. Dans leur lettre, ils affirment que les bénéfices pour la recherche défensive surpassent largement les risques évoqués, et que le blocage pourrait, au contraire, inciter les développeurs à ne plus signaler les failles découvertes, par crainte de représailles.

Des conséquences inédites pour l'écosystème de l'IA

Cet épisode marque une escalade inédite dans les tensions autour de la régulation des IA avancées. Anthropic, qui avait déjà suspendu l'accès à ses modèles les plus performants le 13 juin, se trouve au cœur d'une controverse qui dépasse le cadre technologique. La décision américaine a provoqué des réactions en chaîne : plusieurs startups européennes ont annoncé qu'elles cesseraient temporairement d'utiliser les API d'Anthropic, tandis que des chercheurs en Chine et en Russie ont vu dans ce blocage une justification de leurs propres efforts pour développer des IA souveraines.

Le débat sur la double utilisation des modèles d'IA – à la fois pour la défense et pour l'attaque – est relancé. La position de Bruxelles, qui prône une régulation multilatérale, pourrait servir de base à de futures négociations internationales. D'ici là, les regards se tournent vers Washington, où aucune réponse officielle n'a encore été apportée aux critiques combinées des experts et de l'Union européenne.