L'administration française opère un changement de cap stratégique dans le renseignement intérieur. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a officialisé, mardi 16 juin, la sélection de l'entreprise française ChapsVision pour prendre en charge l'exploitation des données à grande échelle de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), mettant fin à une collaboration d'une dizaine d'années avec le groupe américain Palantir.

L'annonce a été faite par le chef du gouvernement lui-même dans une vidéo diffusée sur le réseau social X, consacrée au déploiement de l'intelligence artificielle dans les services publics. « Après la migration des données de santé, je veux annoncer que la société française ChapsVision a été retenue aujourd'hui par la DGSI pour se substituer au géant américain Palantir », a déclaré Sébastien Lecornu. Selon des informations concordantes, l'outil développé par ChapsVision est désormais déployé dans l'ensemble des ministères.

Ce basculement intervient dans un contexte de relations tendues entre l'État français et les grandes entreprises technologiques américaines. La décision de remplacer Palantir, une firme californienne spécialisée dans l'analyse de données et étroitement liée aux services de renseignement étasuniens, s'inscrit dans une volonté de souveraineté numérique accrue. Au-delà de la DGSI, cette substitution pourrait préfigurer une politique plus large de recours à des solutions nationales pour les infrastructures critiques de l'État.

Un partenariat de longue date remis en cause

Palantir fournissait jusqu'alors à la DGSI des outils d'analyse et de croisement de données volumineuses, utilisés notamment dans les enquêtes antiterroristes et de contre-espionnage. La rupture avec le géant américain marque une inflexion nette dans la doctrine de l'État en matière de sécurité informatique. Les autorités françaises n'ont pas officiellement motivé ce revirement par des considérations de défiance envers Palantir, mais le timing coïncide avec une montée des préoccupations européennes concernant la dépendance technologique vis-à-vis des États-Unis.

La société ChapsVision, entreprise tricolore spécialisée dans l'analyse de données massives et la cybersécurité, va donc prendre le relais. Fondée en 2011, elle s'est imposée comme un acteur montant du secteur, déjà présent auprès de plusieurs administrations françaises. Le choix de cette PME nationale répond à un impératif de contrôle des données sensibles traitées par les services de renseignement, qui pourraient être soumises à des législations extraterritoriales étasuniennes si elles demeuraient hébergées par une société américaine.

Un signal fort pour la souveraineté numérique

Cette décision intervient alors que plusieurs pays européens cherchent à réduire leur dépendance aux fournisseurs étrangers pour leurs infrastructures critiques. La France semble ainsi vouloir donner l'exemple en matière de préférence nationale dans le domaine du renseignement. Le recours à ChapsVision pour l'ensemble des ministères, comme l'a souligné le Premier ministre dans son intervention, étend la portée de cette politique au-delà de la seule DGSI.

La question de la souveraineté des données avait déjà été soulevée lors des débats autour du « Health Data Hub », plateforme de données de santé qui avait d'abord fait appel à un hébergeur américain avant d'être recentrée vers des solutions françaises. Sébastien Lecornu a d'ailleurs fait explicitement le lien entre ces deux dossiers dans sa vidéo, évoquant la « migration des données de santé » comme une première étape.

Des implications géopolitiques et industrielles

Le choix de ChapsVision conforte l'ambition de faire émerger des champions européens de la data et de l'intelligence artificielle. Pour Palantir, cette perte représente un revers commercial significatif en Europe, alors que la société tentait de diversifier ses clients gouvernementaux hors des États-Unis. Les relations entre Paris et Washington sur les questions de technologie et de sécurité sont par ailleurs suivies de près dans les chancelleries.

Les modalités précises de la transition entre les outils de Palantir et ceux de ChapsVision n'ont pas été détaillées. Les services de la DGSI devront procéder à une migration des données et à la reconfiguration de leurs systèmes d'analyse, une opération délicate compte tenu de la sensibilité des informations traitées.

Avec cette annonce, le gouvernement français envoie un message clair sur sa volonté de renforcer son autonomie numérique dans les domaines les plus stratégiques de la sécurité nationale, tout en soutenant l'industrie technologique nationale.