À l'approche du scrutin présidentiel de 2027, l'état-major du Rassemblement national tente de rassurer sur sa crédibilité gouvernementale, mais c'est du côté des chefs d'entreprise que la défiance est la plus palpable. Les sondages donnent Marine Le Pen largement en tête au premier tour – entre 34 et 35,5 % des intentions de vote selon une enquête Elabe – mais ce score ne convainc pas les milieux d'affaires, bien au contraire.

« C'est une ennemie politique »

La formule est sans appel. Un dirigeant du CAC 40 cité dans la presse économique résume le sentiment général : « C’est une ennemie politique. » Cette hostilité, longtemps feutrée, s'affiche désormais au grand jour. Les patrons d'entreprise, toutes tailles confondues, jugent que les mesures phares du programme du RN – sortie des règles européennes sur la concurrence, préférence nationale dans l'emploi et les aides publiques, augmentation massive des dépenses de protection sociale – constitueraient une rupture brutale avec le modèle économique français.

Le président de l'organisation patronale Medef s'est également exprimé, dénonçant une plateforme « dangereuse et désordonnée ». Les dirigeants rencontrés par les médias évoquent un « risque souverain » pour la place de Paris, comparable à celui qui avait suivi l'élection de Donald Trump en 2016, mais avec une coloration protectionniste plus marquée.

« Stupeur » et « sidération »

Plusieurs entrepreneurs interrogés disent leur « stupeur » devant l'absence de chiffrage précis et le caractère jugé « irréaliste » des promesses. Un patron du secteur industriel résume : « Sur le fond, c'est un programme de régression. Sur la forme, c'est un trou noir. » La critique porte tout particulièrement sur l'absence d'une doctrine économique cohérente et sur le flou entourant le financement des baisses d'impôts et des hausses de pouvoir d'achat promises.

Certains dirigeants, pourtant habituellement discrets, ont pris la parole en privé pour exprimer leur « sidération » face à la perspective d'une présidence Le Pen. Une réunion informelle de dirigeants de grands groupes, tenue à Paris ces derniers jours, a officialisé une stratégie de « contre-proposition » : plutôt qu'une opposition frontale, le patronat entend produire des analyses chiffrées pour dénoncer les incohérences du programme.

Un programme en friche

Ces critiques du patronat font écho à un constat largement partagé dans la classe politique : le programme économique du RN est encore « en grande vacance », selon les termes d'un document de travail interne cité par plusieurs observateurs. Les mesures restent floues sur des sujets structurants comme la fiscalité des entreprises, la politique énergétique ou le statut des indépendants.

Jordan Bardella, président du parti et potentiel Premier ministre en cas de victoire, a tenté de répondre à ces attaques. Dans un entretien, il a estimé que « la responsabilité » du RN est de « bâtir le programme, former un gouvernement et conquérir une majorité ». Il a aussi appelé à un « gouvernement d'union nationale », dépassant le cadre strict du parti, une façon de chercher des alliances au-delà de ses rangs.

Mais ces déclarations n'ont pas apaisé les craintes. Un chef d'entreprise de la tech confie : « Je ne vois pas comment on peut faire confiance à un parti qui propose de sortir du marché unique tout en maintenant la libre circulation des capitaux. Ce sont des contradictions qui coûteraient des dizaines de milliards. »

Le tandem Le Pen-Bardella sous pression

Le dispositif de campagne repose sur un duo : Marine Le Pen candidate, Jordan Bardella chef de gouvernement désigné. Ce tandem a été officiellement scellé lors d'un meeting en Sarthe, où les deux dirigeants ont affiché une unité de façade, malgré des tensions internes. La candidate a elle-même promis un « ticket gagnant », tandis que son dauphin déclarait : « Marine Le Pen aspire à présider la France. Je souhaite la gouverner. »

Pourtant, la situation personnelle de la candidate ajoute une couche d'incertitude. Condamnée en appel dans l'affaire des assistants parlementaires, elle s'est pourvue en cassation, ce qui suspend la peine d'inéligibilité immédiate. Mais l'épée de Damoclès judiciaire plane sur sa candidature.

Dans ce contexte, le patronat a décidé de ne pas attendre. Plusieurs fédérations professionnelles préparent des notes de synthèse à destination des pouvoirs publics pour alerter sur les conséquences, selon elles « dévastatrices », d'une application du programme du RN. Certaines envisagent même de financer des campagnes de communication pour expliquer au grand public les implications économiques de ces mesures.

Un « risque systémique » pour la place financière

Les marchés financiers, eux, commencent à intégrer le scénario Le Pen. Des économistes de banques d'investissement ont publié des analyses pointant un « risque systémique » en cas d'élection de la candidate d'extrême droite, avec une possible hausse des taux d'emprunt de la France et une dégradation de la note souveraine.

Un banquier d'affaires parisien confie : « Ce ne sont pas des menaces en l'air. Si le programme est appliqué, la France serait placée sous la surveillance des agences de notation en quelques semaines. »

En face, l'état-major du RN dénonce une « peur irrationnelle » et une « collusion » entre les élites économiques et le camp adverse. Marine Le Pen a promis de s'attaquer aux « rentes » et de « libérer » les entreprises des normes. Mais ces promesses peinent à convaincre un monde patronal qui voit dans le RN un risque existentiel pour le climat des affaires.

Des divisions dans les rangs du patronat

Reste que tous les patrons ne partagent pas ce front uni. Une frange minoritaire, surtout dans les PME industrielles, voit dans le discours protectionniste une défense légitime de l'emploi local. Mais ces voix sont rares et souvent exercées en privé. La majorité des syndicats patronaux, du Medef à la CGPME, se prépare à une bataille de longue haleine contre un programme qu'ils jugent incompatible avec l'insertion de la France dans l'économie mondialisée.

Ainsi, à deux ans de l'échéance électorale, un face-à-face inédit s'engage entre le RN et les milieux d'affaires. Ces derniers, qui avaient longtemps cultivé une forme de neutralité, sont entrés en résistance. La question est désormais de savoir si leur influence sera suffisante pour infléchir le cours d'une campagne que Marine Le Pen domine pour l'instant sans partage.