Le marché de l'emploi dans le secteur technologique traverse une phase qualifiée d'« étrange » par de nombreux observateurs, marquée par un paradoxe où recruteurs et candidats expérimentés peinent mutuellement à se trouver. Ce constat émerge d'entretiens menés avec plus d'une cinquantaine de responsables de recrutement et demandeurs d'emploi, qui dressent le portrait d'un système où les attentes des deux côtés semblent déconnectées.
Une situation de « Catch-22 »
D'un côté, les responsables du recrutement affirment que les profils très qualifiés – généralement des ingénieurs seniors ou plus – sont quasi impossibles à dénicher. De l'autre, des professionnels confirmés voient leurs candidatures rester sans réponse. Cette situation paradoxale, qui évoque le célèbre roman de Joseph Heller, traduit une difficulté de mise en relation entre l'offre et la demande.
Les recruteurs se plaignent d'être submergés de candidatures jugées non pertinentes, souvent générées par des outils d'intelligence artificielle, ce qui les conduit à délaisser les candidatures spontanées. En retour, les candidats se sentent ignorés, voire « ghostés » – un phénomène particulièrement marqué hors des États-Unis.
L'IA au cœur du malaise
L'intelligence artificielle joue un rôle ambivalent dans ce déséquilibre. D'une part, elle facilite la production massive de CV améliorés artificiellement, qui semblent attrayants mais dont le contenu réel déçoit fréquemment les recruteurs. Cette méfiance pousse certaines entreprises à ne même plus consulter les candidatures reçues par les canaux traditionnels.
D'autre part, la demande pour les spécialistes de l'IA elle-même explose. Les ingénieurs en intelligence artificielle, en apprentissage automatique ou les « forward-deployed engineers » (ingénieurs déployés chez les clients) connaissent un marché très favorable, avec des offres nombreuses et des rémunérations en hausse. Pour tous les autres profils, en revanche, les perspectives sont nettement moins bonnes.
Un double standard de rémunération
Les conditions salariales illustrent cette fracture. Alors que de nombreux candidats reçoivent des propositions jugées parmi les plus basses depuis des années, les postes liés à l'IA ou dans les entreprises spécialisées dans ce domaine échappent à cette tendance baissière. L'écart se creuse entre les talents rares, très courtisés, et le reste de la main-d'œuvre technique.
Les responsables d'ingénierie senior, quant à eux, rencontrent des difficultés à trouver des opportunités, certains se tournant vers des postes fractionnés (temps partagé entre plusieurs employeurs) ou préférant lancer leur propre startup.
Disparités géographiques
Aux États-Unis, certains acteurs décrivent le marché comme étant le « meilleur jamais connu », avec une pénurie de talents qui y est plus souvent mentionnée qu'ailleurs. En revanche, au Royaume-Uni, dans l'Union européenne et dans le reste du monde, le phénomène de « ghosting » (absence de réponse) est plus répandu, les faux candidats constituent un problème plus sérieux, et les postes en télétravail deviennent plus rares.
Des signaux contrastés
Si les données chiffrées des premiers volets de cette série d'analyses montraient une tendance globale à la hausse des recrutements, les témoignages recueillis révèlent une réalité plus nuancée et complexe. Le marché de l'emploi tech en 2026 apparaît ainsi comme un terrain de contrastes, où le dynamisme de certains segments coexiste avec des difficultés d'accès pour la majorité des acteurs.