Les Péruviens ont voté dimanche 7 juin pour élire leur neuvième président en dix ans, lors d'un second tour opposant la candidate conservatrice Keiko Fujimori au député de gauche Roberto Sánchez. Environ 27 millions d'électeurs étaient appelés aux urnes pour désigner le chef de l'État pour un mandat de cinq ans, dans un climat de lassitude politique et de montée de l'insécurité.
Un choix entre deux visions
Keiko Fujimori, 51 ans, fille de l'ancien président autoritaire Alberto Fujimori, tente pour la quatrième fois d'accéder à la présidence. Elle a recueilli 17 % des suffrages au premier tour d'avril, devançant de peu Roberto Sánchez qui en obtenait 12 %. Ce dernier, psychologue de formation et ancien ministre du Commerce et du Tourisme, a progressé tardivement dans la campagne pour atteindre ce second tour.
Les deux candidats se livrent une bataille serrée : les sondages les donnent au coude-à-coude, rendant l'issue du scrutin incertaine. Les votes cumulés des deux finalistes n'avaient pas atteint 30 % au premier tour, reflétant la défiance des électeurs envers la classe politique.
Insécurité, corruption et instabilité au cœur des préoccupations
La campagne s'est déroulée sur fond d'augmentation de la criminalité : les plaintes pour extorsion ont été multipliées par neuf en cinq ans, et le taux d'homicide à Lima a triplé sur la même période. Keiko Fujimori prône une ligne dure, proposant de militariser les prisons et les zones sensibles, et d'expulser les migrants pour « éliminer le fléau social » avec la « même force » que celle employée par son père contre les insurgés dans les années 1990. « Ils tuent, ils démembrent, ils exigent de l'argent. Assez ! », s'est exclamé Roberto Lovaton, chauffeur de taxi de 58 ans, interrogé dans la capitale.
Roberto Sánchez, 57 ans, mise sur une réforme de la police et de la justice, qu'il accuse de complicité avec les réseaux criminels. Sa base électorale se trouve dans les zones rurales pauvres, où l'insécurité est moindre. Il porte le chapeau de paille à larges bords offert par son mentor, l'ancien président Pedro Castillo, emprisonné après une tentative de coup d'État manquée en 2022. Il promet de gracier Castillo s'il est élu.
Un héritage politique contrasté
Keiko Fujimori s'appuie sur l'héritage ambivalent de son père : celui qui a stabilisé l'économie et vaincu la guérilla maoïste, mais aussi condamné pour crimes contre l'humanité. Elle se présente comme garante de l'ordre et de la prospérité, mettant en garde contre les dangers du « communisme ». « Cette élection est entre l'ordre et la régression », a-t-elle déclaré. « Je crois que les Péruviens veulent un Fujimori. Me voici », a-t-elle ajouté.
Roberto Sánchez, lui, a modéré ses appels antérieurs à un « changement radical » et cherche à rassurer : il souhaite une relation « respectueuse » avec le président américain Donald Trump. Il accuse sa rivale de faire partie d'une « dictature » menée par un Congrès qui compte plusieurs anciens présidents en son sein.
Des électeurs désabusés
La lassitude domine dans l'électorat. Hugo Vasquez, vendeur d'artisanat de 67 ans dans la capitale, résumait le sentiment général : « Il y a beaucoup de désordre et de corruption, et nous allons voter, comme toujours, pour le 'moindre mal'. » Benilda Trujillo, commerçante de 64 ans, préfère la droite : « J'ai peur que le Pérou devienne comme Cuba ou le Venezuela. » Roxana Montes, vendeuse ambulante de 28 ans originaire des provinces, penche pour Sánchez : « Si Keiko gagne, elle ne quittera pas le pouvoir. J'espère que Sánchez s'occupera du peuple. »
Des défis institutionnels et économiques
Ni Keiko Fujimori ni Roberto Sánchez ne disposent d'une majorité au Congrès. Le vainqueur devra donc bâtir des alliances pour gouverner et achever son mandat. Le nouveau président prendra ses fonctions le 28 juillet, remplaçant le président intérimaire José María Balcázar.
Sur le plan judiciaire, un juge a ordonné la veille du scrutin que Roberto Sánchez soit jugé pour des irrégularités financières passées dans son parti. S'il est élu, il bénéficierait de l'immunité présidentielle, mais resterait vulnérable devant un Parlement orienté à droite.
L'économie péruvienne affiche une croissance stable du PIB de plus de 3 % et une faible inflation, mais sept travailleurs sur dix appartiennent à l'économie informelle. Keiko Fujimori défend des politiques néolibérales, tandis que Sánchez propose des réformes sociales.
Des analystes anticipent une légitimité contestée
« Le sentiment anti-Fujimori reste fort, bien qu'affaibli ; et Sánchez, peu connu, est une inconnue », estime l'analyste David Sulmont. « Quel que soit le vainqueur, il fera face à des questions de légitimité si le résultat est serré. Cela signifie plus d'instabilité. » Jeffrey Radzinsky, autre analyste, ajoute que l'absence de majorité législative contraindra le futur président à chercher des compromis pour survivre politiquement.
Le scrutin s'est déroulé sous surveillance, avec des accusations de fraudes déjà entendues au premier tour, ce qui a nourri la méfiance envers les institutions. L'issue du vote, attendue dans les prochains jours, déterminera si le Pérou parvient à sortir de son cycle d'instabilité chronique.