L'entrée en vigueur progressive du règlement européen sur l'intelligence artificielle (AI Act) met en lumière un déséquilibre flagrant dans les recrutements des entreprises du continent. Alors que le texte impose des obligations de gouvernance, de documentation et de contrôle, les embauches restent massivement orientées vers le développement des systèmes d'IA, au détriment des profils chargés d'en garantir la conformité.
Un rapport de un pour sept
Selon une récente analyse menée par un cabinet spécialisé dans les services de conformité, les recrutements de développeurs d'intelligence artificielle dépassent ceux des experts en gouvernance dans une proportion de sept pour un. Ce ratio, qui s'appuie sur les données de plusieurs grandes entreprises technologiques européennes, illustre une priorité accordée à la création de modèles plutôt qu'à la maîtrise des risques juridiques et éthiques.
Les auteurs de l'étude soulignent que ce déséquilibre pourrait s'avérer problématique à mesure que les différentes dispositions du règlement entreront en application. L'AI Act classe les systèmes d'IA selon leur niveau de risque et impose, pour les catégories les plus élevées, la mise en place d'une gouvernance interne, de mécanismes de surveillance humaine et de documentation technique approfondie. Or, sans personnel dédié, les entreprises risquent de se trouver en infraction.
Des obligations croissantes
Le réglement européen, adopté en 2024, prévoit des échéances échelonnées. Les premières dispositions concernant les systèmes d'IA interdits sont déjà en vigueur, tandis que les obligations pour les systèmes à haut risque s'appliqueront d'ici 2027. Dans ce contexte, le manque de recrutement dans les fonctions de conformité interroge.
Les experts estiment que les directions techniques sous-estiment souvent la charge de travail liée à la mise en conformité. La constitution de registres d'algorithmes, la réalisation d'analyses d'impact et la préparation aux audits exigent des compétences spécifiques que les développeurs ne possèdent pas toujours. Par ailleurs, les autorités nationales de surveillance, comme la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) en France, ont annoncé des contrôles renforcés.
Un risque de sanctions financières
Le non-respect du règlement expose les entreprises à des amendes pouvant atteindre 7 % du chiffre d'affaires annuel mondial ou 35 millions d'euros, le montant le plus élevé étant retenu. Ce risque financier pourrait inciter les directions à réévaluer leurs priorités de recrutement, d'autant que les premiers contrôles ont déjà donné lieu à des avertissements dans plusieurs États membres.
Au-delà des sanctions, le déséquilibre actuel pose la question de la confiance dans les systèmes d'IA commercialisés. Des modèles développés sans cadre de gouvernance solide peuvent présenter des biais, des erreurs ou des vulnérabilités qui, à terme, nuisent à la réputation des entreprises comme à l'acceptation sociale de la technologie.
Vers un rééquilibrage nécessaire
Pour les observateurs, le rapport de sept pour un n'est pas tenable à long terme. Il reflète une phase d'expansion rapide où la priorité est donnée à l'innovation, mais la maturité du secteur exigera une montée en compétence des équipes de conformité. Plusieurs grandes entreprises technologiques ont déjà commencé à recruter des responsables de l'éthique et de la gouvernance de l'IA.
L'étude consultée recommande aux décideurs d'anticiper ces besoins en intégrant dès à présent des profils juridiques et de conformité dans les équipes de développement. Une approche qui permettrait non seulement de respecter la réglementation, mais aussi de concevoir des systèmes plus robustes et plus transparents.
Alors que l'intelligence artificielle continue de transformer le marché de l'emploi tech, le défi ne réside plus seulement dans la capacité à recruter des développeurs, mais aussi dans la nécessité de bâtir des structures de gouvernance à la hauteur des enjeux. L'équilibre entre innovation et conformité s'annonce comme l'un des principaux chantiers des années à venir pour les entreprises européennes.