La crainte d'une substitution massive des emplois par l'intelligence artificielle occupe les esprits, mais pour Svenja Gudell, économiste en chef de la plateforme de recrutement Indeed, cette préoccupation occulte un phénomène bien plus structurel : le vieillissement de la population active. Dans une analyse publiée récemment, elle soutient que les États-Unis font face à un « mur démographique » bien plus menaçant que les progrès de l'IA.
Un déclin de la main-d'œuvre inéluctable
Selon les travaux du Hiring Lab d'Indeed, la force de travail américaine pourrait diminuer de près de six millions de personnes d'ici 2032. Cette prévision n'a rien d'un ralentissement conjoncturel : elle repose sur une réalité mathématique simple. Le taux de natalité ne cesse de baisser depuis des décennies, tandis que la génération des baby-boomers quitte massivement le marché du travail. Les jeunes générations, moins nombreuses, ne parviennent pas à compenser ces départs.
L'économiste souligne que la croissance continue de la population active a été un avantage économique constant pour les États-Unis pendant 250 ans, un atout qui a permis d'absorber les récessions et les transitions technologiques. Cette dynamique touche à sa fin, et le pays n'a pas pleinement mesuré les conséquences de ce basculement.
Des pénuries dans les secteurs les moins exposés à l'IA
L'analyse met en évidence un déséquilibre préoccupant : les secteurs confrontés aux plus graves pénuries de main-d'œuvre sont précisément ceux où l'intelligence artificielle peine à remplacer l'humain. La santé, la construction et les métiers manuels qualifiés, qui dépendent encore largement du travail humain direct, sont les plus touchés.
Aux États-Unis, les déserts médicaux se multiplient. L'Administration des ressources et services de santé (HRSA) estime que le pays pourrait manquer de plus de 140 000 médecins à temps plein d'ici 2038. Les employeurs des secteurs de la santé, de l'ingénierie, de la fabrication et du secteur public font état de difficultés persistantes à recruter des travailleurs qualifiés, même sur un marché de l'emploi ralenti. À l'inverse, les recrutements ont nettement ralenti dans les emplois de bureau — développement logiciel, marketing —, les plus exposés à l'automatisation par l'IA.
L'IA comme outil, non comme substitut
L'économiste estime que les outils d'IA peuvent automatiser et améliorer de grandes parties du travail d'un développeur, mais qu'ils ne peuvent pas remplacer les soins prodigués au chevet d'un patient. De même, automatiser certaines tâches dans la logistique ne permet pas de construire des maisons sans ouvriers du bâtiment. Le problème central n'est donc pas le manque de travail à accomplir, mais la capacité à déplacer les travailleurs vers les emplois dont l'économie a réellement besoin.
Un employé qui perd son poste dans un bureau ne peut pas devenir infirmier ou électricien du jour au lendemain. Les exigences de licence, les coûts de reconversion, les contraintes géographiques et les écarts de rémunération constituent des obstacles réels. Les recherches d'Indeed montrent que ces filières de transition sont très étroites, même lorsque les pénuries de l'autre côté sont aiguës et bien documentées.
Un système d'orientation professionnelle trop étroit
L'analyse critique également la manière dont la société a orienté les talents vers un ensemble relativement restreint de carrières dans les services, au détriment des métiers manuels et techniques. Le défi pour les années à venir sera de rediriger les travailleurs vers les secteurs en tension, ce qui nécessitera des politiques publiques adaptées, des formations accélérées et une révision des parcours professionnels.
Cette perspective vient nuancer le discours dominant sur l'IA destructrice d'emplois. Si les craintes sont légitimes, le véritable choc à venir pourrait être celui du vieillissement démographique, bien plus que celui de l'automatisation. Aux États-Unis, la question n'est pas de savoir si les emplois disparaîtront, mais s'il y aura assez de bras pour occuper ceux qui subsistent.