L'intelligence artificielle transforme en profondeur le marché du travail, suscitant à la fois des espoirs de gains de productivité et des craintes de destructions d'emplois massives. Plusieurs faits convergents, rapportés par la presse économique et généraliste ces derniers jours, illustrent la complexité et l'ampleur du phénomène.

Des restrictions d'embauche explicites

L'une des annonces les plus frappantes provient d'Australie. Le géant minier Mineral Resources, valorisé 11,5 milliards de dollars, a informé ses équipes qu'il n'embaucherait plus de personnel pour des postes dont les tâches peuvent être effectuées par une intelligence artificielle, ou par un employé existant utilisant des outils d'IA. Selon des sources internes citées dans la presse locale, cette directive a été communiquée aux salariés, bien que son périmètre d'application au sein de l'entreprise reste flou. La direction de Mineral Resources n'a pas souhaité s'exprimer sur le sujet.

Cette mesure s'inscrit dans une tendance plus large observée en Australie, où d'importants acteurs technologiques comme WiseTech et Atlassian ont déjà procédé à des suppressions d'emplois en partie motivées par l'automatisation. Elle intervient alors que le Premier ministre Anthony Albanese a prononcé un discours majeur sur la gestion de la transition liée à l'IA, plaidant pour une régulation visant à « créer des emplois, pas les remplacer ». Un rapport fédéral australien a montré qu'entre novembre 2022 et février 2026, l'emploi dans les professions les plus exposées à l'IA n'a crû que de 5,6 %, contre 9,5 % dans les métiers les moins exposés.

L'essor des « agents IA » et des entreprises unipersonnelles

À l'opposé du spectre, l'IA permet l'émergence de nouvelles formes d'entrepreneuriat. L'économise Tyler Cowen décrit l'émergence des « AI maniacs », ces passionnés qui utilisent intensivement les derniers modèles d'IA pour optimiser leur travail et leur vie personnelle. Selon des données de la société de paiement Stripe, le nombre d'entreprises individuelles réalisant un chiffre d'affaires de 10 millions de dollars ou plus a doublé en deux ans, une évolution que Cowen attribue en grande partie à l'adoption de l'IA.

Parallèlement, des startups comme Verse proposent de « construire et embaucher des employés IA autonomes à partir d'une simple instruction ». La promesse est de déployer des agents spécialisés (assistant personnel, spécialiste marketing, commercial) capables de travailler 24 heures sur 24, sans intervention humaine, en utilisant des outils, en écrivant du code et en accédant à des systèmes.

Surveillance et pression sur les travailleurs

L'IA n'affecte pas seulement le nombre de postes, mais aussi la nature du travail lui-même. Au sein de Mineral Resources, les managers reçoivent également des informations sur les heures d'arrivée de leurs équipes, dans le cadre d'une politique visant à accroître la productivité par le travail en présentiel.

Aux États-Unis, un article récent décrit comment les entreprises utilisent désormais l'IA pour fouiller bien plus profondément dans l'historique en ligne des candidats à l'embauche, avant et après le recrutement. La plateforme de contenu pour adultes OnlyFans et les marchés de prédiction, en pleine expansion, laissent des traces numériques que les employeurs peuvent exploiter.

Dans le secteur de la santé, des infirmières du groupe Kaiser ont dénoncé l'utilisation de l'IA et de la surveillance sur le lieu de travail, estimant qu'elles dégradent leurs conditions de travail et la qualité des soins aux patients.

Un paradoxe et des craintes sécuritaires

Cette transformation rapide crée un paradoxe que l'experte en éthique de l'IA Madison Mohns résume dans une conférence : les travailleurs sont souvent chargés de former les systèmes qui pourraient un jour les remplacer. Elle appelle les dirigeants à concilier progrès technologique et bien-être des employés.

Les tensions autour de l'IA atteignent un niveau tel que des dirigeants du secteur se disent désormais inquiets pour leur sécurité. Un incident récent a vu un individu tenter de s'introduire dans les locaux d'Anthropic en affirmant qu'un haut dirigeant allait être tué, quelques jours après une tentative d'incendie criminel au domicile du PDG d'OpenAI, Sam Altman.

Des signaux contradictoires sur l'emploi

Le débat scientifique reste ouvert. Une étude de l'université Stanford suggère que les travailleurs moins qualifiés pourraient voir leurs revenus augmenter dans un monde dominé par l'IA, tandis qu'un article du Financial Times soutient que l'IA ne détruit pas les emplois débutants, mais les transforme. À l'inverse, près de 200 chercheurs en IA et plus d'une douzaine de prix Nobel d'économie ont publié une lettre avertissant d'un bouleversement économique sans précédent pour lequel le monde n'est pas préparé.

Au total, l'IA agit comme un puissant accélérateur de mutation, mais ses effets précis — création ou destruction nette d'emplois, polarisation des compétences, intensification de la surveillance — varient fortement selon les secteurs, les entreprises et les politiques publiques mises en œuvre.