Le débat sur l'impact de l'intelligence artificielle dans l'emploi connaît une nouvelle contribution, cette fois en provenance de Norvège. Une équipe de chercheurs a passé au crible l'intégralité des données norvégiennes employeur-employé couvrant la période 2015 à mars 2025, soit une profondeur temporelle inédite dans ce type d'étude. Leurs conclusions, publiées dans un document de travail du CESifo, indiquent qu'il n'existe aucune preuve solide d'un remplacement des jeunes travailleurs par l'IA dans les métiers fortement exposés à cette technologie.

Les économistes Roberto Iacono, professeur à l'Université norvégienne de sciences et de technologie (NTNU), et Dennis Facius, chercheur à l'Institut universitaire européen, ont exploité le lancement de ChatGPT en novembre 2022 comme un « choc de disponibilité ». Ce moment a marqué l'accès soudain et massif de millions d'utilisateurs à l'IA générative, permettant aux chercheurs de comparer la situation avant et après cette rupture.

Un terrain d'observation privilégié

La Norvège constitue un cas d'école : en 2025, 35 % des travailleurs utilisaient l'IA générative dans leur cadre professionnel, un taux bien supérieur à la moyenne européenne de 15 %, et le plus élevé d'Europe. « Si des effets se manifestent sur le marché du travail, nous devrions pouvoir les détecter ici à un stade précoce », explique Roberto Iacono. Pourtant, les trois méthodes complémentaires employées par les auteurs ne démontrent aucun déplacement statistiquement significatif des 22-25 ans.

« Nous observons certes une légère tendance affectant les travailleurs en début de carrière. D'autres études menées aux États-Unis et en Suède montrent le même schéma. Mais ces effets sont si faibles qu'ils ne sont pas statistiquement significatifs. Nous ne pouvons donc pas conclure qu'ils sont causés par l'IA », précise Dennis Facius.

Une tendance à surveiller

Les chercheurs ne ferment toutefois pas la porte à une évolution future. L'étude couvre une période longue, mais l'essor de l'IA est récent. « La conclusion honnête ? Il est simplement trop tôt pour le dire. Nos données montrent une tendance qui suggère qu'il pourrait devenir encore plus difficile pour les jeunes d'entrer dans des professions exposées à l'IA », admet Roberto Iacono.

Ce constat nuancé intervient dans un contexte où de nombreuses analyses, souvent fondées sur des données américaines ou globales, prédisent des perturbations majeures pour l'emploi des jeunes et des cols blancs. L'étude norvégienne rappelle que les effets concrets varient selon les marchés du travail et les politiques de protection sociale. Elle ne contredit pas nécessairement les projections alarmistes, mais elle invite à la prudence : la révolution de l'IA n'a pas encore produit les vagues de chômage que certains redoutent, du moins en Norvège.

Les auteurs soulignent la robustesse de leurs résultats grâce à l'étendue de la période analysée (2015-2025), bien plus longue que la plupart des travaux comparables. Ils appellent à poursuivre la surveillance des cohortes de jeunes entrants sur le marché du travail dans les années à venir, alors que l'usage de l'IA continue de se diffuser.