Un exode massif vers l'industrie

Le phénomène est devenu une plaisanterie récurrente dans le monde académique : les entreprises d'intelligence artificielle débauchent à un rythme soutenu les professeurs les plus en vue. Subbarao Kambhampati, professeur d'informatique à l'Arizona State University, relève que « 'Je rejoins Anthropic' est le nouveau mème en ce moment ». Au total, selon une enquête menée auprès de quatre grandes firmes – Anthropic, OpenAI, Meta et DeepMind – plus de 80 enseignants-chercheurs, actuels ou anciens, y travaillent désormais. La majorité d'entre eux sont des spécialistes en informatique.

Des recrutements tous azimuts

Anthropic illustre cette fuite des cerveaux. La société a embauché le président du département de génie électrique et informatique de l'université de Californie à Berkeley, un économiste de Stanford, un physicien théoricien de l'université du Maryland ainsi qu'un philosophe analytique de l'université du Texas à Austin. OpenAI emploie des mathématiciens et physiciens de haut niveau, dont un chercheur spécialisé dans les trous noirs et un autre dans la théorie des cordes. Le laboratoire d'IA de Meta a recruté au moins trois professeurs d'informatique fin juin. DeepMind, à l'instar de son concurrent Anthropic, accueille plusieurs philosophes. Des offres d'emploi récentes suggèrent qu'Anthropic s'intéresse aussi à des juristes et des politologues.

Des salaires et une visibilité irrésistibles

L'attrait financier et la possibilité de travailler sur des sujets jugés décisifs expliquent cet appel d'air. Humphrey Shi, professeur d'informatique à Georgia Tech qui a rejoint Nvidia comme vice-président l'automne dernier, résume : « Une grande partie des recherches importantes est désormais menée dans l'industrie. Si vous voulez faire quelque chose qui compte vraiment, vous avez probablement intérêt à rejoindre une de ces entités. » Les offres des géants de l'IA incluent des salaires très élevés, difficiles à égaler pour les universités. En conséquence, des travaux qui auraient auparavant été publiés en accès libre sont désormais confinés dans des laboratoires privés.

Un péril pour la formation des futures générations

Cette hémorragie ne se limite pas à une perte de chercheurs pour l'enseignement supérieur. Elle compromet la capacité des universités à former les prochains talents de l'IA. Ce sont en effet ces professeurs qui transmettent les fondamentaux et encadrent les étudiants dont les entreprises auront besoin demain. En vidant les départements de leurs experts, l'industrie risque de tarir son propre pipeline de compétences. « Le nombre que nous avons recensé est probablement très sous-estimé, car il ne tient pas compte des professeurs qui ont créé leur propre start-up ou qui collaborent de manière informelle », précise l'enquête.

Un basculement historique

Pendant des décennies, les universités ont été le centre névralgique de la recherche en intelligence artificielle. Le domaine est né officiellement lors d'une rencontre de chercheurs à Dartmouth en 1956, et les fonds fédéraux ont longtemps soutenu les premiers travaux. Au début des années 2010, les dirigeants de la Silicon Valley ont commencé à prendre l'IA très au sérieux. Aujourd'hui, le mouvement s'accélère : certains professeurs quittent définitivement l'académie, d'autres conservent un poste à temps partiel, mais la tendance de fond est au transfert des compétences vers le secteur privé. Si rien n'est fait, l'écosystème universitaire pourrait être durablement affaibli, privant les entreprises des talents qu'elles recherchent.