Un second pré-rapport de l'Inspection générale de la Justice, rendu public jeudi 16 juillet, dresse un constat accablant sur le traitement des signalements visant Jérôme Barella, principal suspect dans le meurtre de Lyhanna, une collégienne de 11 ans disparue fin mai dans le Gers. Le document pointe des « délais manifestement excessifs » et un « manque de moyens » dans l'enquête ouverte en octobre 2022 à Béthune (Pas-de-Calais) après une plainte déposée par la mère d'une fillette de 9 ans pour des violences sexuelles.
Selon les informations communiquées par le ministère de la Justice, les investigations menées sur cette plainte auraient pâti d'un environnement défavorable. L'audition de la jeune victime n'aurait pas été réalisée conformément aux préconisations ministérielles, faute de salle adaptée aux mineurs au commissariat de Béthune à l'époque. Par ailleurs, l'examen psychologique de l'enfant a été confié à un psychologue non inscrit sur la liste des experts, dont la compétence en psychologie de l'enfant n'a pu être établie. Le rapport, remis quatre mois après la saisine, non daté et non signé, s'apparentait à un « examen de la crédibilité », une méthodologie pourtant déconseillée depuis 2005. Les conclusions de ce document auraient contribué à déprioriser le dossier.
Des signalements perdus dans les méandres administratifs
Le rapport révèle également qu'un « dysfonctionnement informatique » a empêché la transmission de signalements à la justice. Deux mineures avaient dénoncé les agissements de Jérôme Barella en février, mais leurs alertes ne seraient jamais parvenues aux autorités judiciaires, selon les inspecteurs.
La plainte de 2022, initialement déposée dans le ressort du parquet de Béthune, a finalement été traitée par le parquet d'Auch, compétent territorialement. Elle a été classée sans suite en juin 2025, après des investigations complémentaires. Les échanges entre les deux juridictions ont été marqués par une « succession d'imbroglios », selon les termes du rapport, qui impute ces difficultés à la fois à un manque de moyens humains et à des erreurs individuelles.
Une réaction gouvernementale à plusieurs niveaux
Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a ordonné le réexamen de l'ensemble des plaintes pour violences sur mineurs, soit environ 88 000 dossiers, dont 7 452 concernant des crimes avec auteur présumé identifié. Il doit présenter le bilan de cette mission mardi 14 juillet. Le ministre a reconnu que son ministère manque « structurellement de moyens », tout en évoquant des « erreurs individuelles » dans le suivi du suspect.
Par ailleurs, le chef de l'État, Emmanuel Macron, avait déclaré ne vouloir « entendre aucun argument de moyens sur cette affaire », mais les inspections successives confirment que la saturation des services d'enquête et des parquets est un facteur clé des défaillances constatées. Le premier rapport, rendu fin juin, avait déjà mis en avant des « dysfonctionnements » et des « erreurs humaines ». Le deuxième pré-rapport, plus détaillé, confirme et approfondit ces analyses.
Des réactions politiques et associatives
Éric Coquerel, député de la France insoumise, a plaidé pour un suivi « drastique » des récidivistes et a pointé des « défaillances » dans le système judiciaire. Son intervention s'inscrit dans la lignée de nombreuses autres voix qui, depuis le meurtre de Lyhanna, réclament des réformes structurelles profonde et des moyens accrus pour la justice des mineurs.
Claude Bard, président de l'association Enfance et Partage, a dénoncé un système de protection de l'enfance « à bout de souffle », notant que sur 160 000 cas de violences sexuelles sur enfants recensés chaque année en France, seule une infime proportion aboutit à une condamnation. « Un enfant est victime de viol ou d'agression sexuelle toutes les trois minutes environ », a-t-il rappelé, citant les travaux de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise).
Un dossier sans cesse ajourné
La chronologie des événements montre une accumulation de retards. La plainte d'octobre 2022 a mis des mois à être instruite, et le suspect n'a jamais été interrogé avant la disparition de Lyhanna. Le rapport note que « l'enquête a pâti d'un manque de moyens » et de « délais manifestement excessifs », sans pour autant exonérer les acteurs individuels de leurs responsabilités.
Le gouvernement a prononcé des sanctions disciplinaires à l'encontre d'une magistrate du parquet d'Auch et de deux gendarmes, mais les syndicats de magistrats dénoncent une « instrumentalisation » politique du drame et appellent à un plan d'urgence pour les moyens de la justice.
Vers une commission d'enquête parlementaire ?
La présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, s'est dite favorable à la création d'une commission d'enquête parlementaire sur l'affaire Lyhanna. Cette instance pourrait entendre les responsables successifs et proposer des réformes législatives, notamment sur le suivi des récidivistes et la coordination entre les services.
Alors que le pays attend le rapport définitif de l'inspection, attendu pour la fin de l'été, les révélations de ce deuxième pré-rapport alimentent un débat national sur l'efficacité de la protection de l'enfance et la nécessité d'une refonte en profondeur du système judiciaire.